Professeur d'économie à l'Université de Columbia et ardent défenseur du retour à des taux de change fixes, Robert Mundell est considéré comme l'un des pères intellectuels de l'euro. Il a plaidé, à Manille, pour une monnaie unique en Asie orientale, seul moyen selon lui de décourager les spéculateurs. Entretien.

Le Temps: En 1997, la brusque dévaluation du baht thaïlandais jusque-là accroché au dollar a plongé la région dans le chaos. Un tel choc peut-il se reproduire?

Robert Mundell: Oui, si le yen venait à décrocher fortement par rapport au dollar, car la valeur des investissements japonais s'en trouverait dépréciée. Mais vu que le billet vert est orienté à la baisse, ce scénario est assez improbable. Cela dit, la région demeure exposée. Si les Chinois décident de dévaluer leur monnaie, les pays d'Asie du Sud-Est en subiront le contrecoup. Je pense que Pékin ferait là une énorme erreur. S'ils le font, le séisme est garanti. Une dévaluation du renminbi aurait l'effet qu'a eu la dévaluation brésilienne sur l'économie latino-américaine.

– Pourquoi l'Asie doit-elle selon vous se doter d'une monnaie unique?

– Parce que c'est le meilleur des systèmes. Des taux de change fixes rendent impossibles la spéculation et les dangereux flux de capitaux. L'Asie est la région du monde où les spéculateurs peuvent faire le plus d'argent. Ils sont aux aguets. Je ne suis toutefois pas un rêveur. Pour d'évidentes raisons politiques, la monnaie unique asiatique est un rêve. En revanche, une fourchette de variation limitée des taux de change entre les monnaies de la région serait un pas énorme. Je milite pour un SMA, un système monétaire asiatique à l'image du SME, l'ex-système monétaire européen. La première étape pourrait être la création d'un comité de réflexion par les pays d'Asie du Sud-Est, plus le Japon, la Corée du Sud et la Chine.

– Vous soutenez aussi l'idée d'un Fonds monétaire asiatique, combattue par Washington…

– Les Etats-Unis ont rejeté cette idée en 1998 pour des raisons politiques. Ils ont peur qu'un tel fonds régional fasse perdre de ses prérogatives au Fonds monétaire international qui, en cas de crise, joue les pompiers pour le compte de Washington. C'est de la pure stratégie, pas de l'économie. Je suis néanmoins conscient des difficultés. Dans le cas d'un fonds asiatique, le Japon est financièrement le mieux placé pour en assurer la direction. Mais le Japon a trois sérieux problèmes: un système bancaire en crise, une politique monétaire déflationniste inacceptable pour le reste de l'Asie et une dette publique astronomique. Tant que l'Archipel ne changera pas de politique économique, cette idée restera lettre morte.

– Les pays sinistrés d'Asie orientale ont-ils tiré les leçons de la crise?

– La plupart des gouvernements de la région ont cessé, depuis 1998, de river leur monnaie au dollar, et c'est une bonne chose. Ils ont aussi reconstitué et accru leurs réserves en devises. Mais l'incendie financier de 1997 a surtout été déclenché par l'endettement massif en dollars du secteur privé. Les pays émergents d'Asie ont été précipités dans la crise par les erreurs de leurs grandes entreprises et de leurs banques. Or, dans ce domaine, un ménage reste à faire.

– L'euro semble regagner la confiance des investisseurs asiatiques. Cela peut-il renforcer l'intérêt pour une monnaie unique régionale?

– Plus l'euro se montre solide, plus les vertus de la monnaie unique vont se répandre en Asie. Pour la région, la question est de savoir ou va se stabiliser le rapport euro/dollar. Après un billet vert surévalué, rien ne serait pire qu'un euro surévalué. Je crois que la bonne parité est un dollar pour un euro. Les deux monnaies joueront alors pleinement leur rôle de devises de réserve et de référence face à un yen plus instable. En revanche, un euro trop fort entraverait la croissance européenne, ce qui ne serait bon pour personne.

Propos recueillis par R. Wy