Bourgade rurale perdue au milieu de nulle part il y a quinze ans, Yiwu occupe aujourd'hui le 17e rang des comtés les plus prospères de Chine et vise le 10e rang d'ici à 2020 (LT du 28.10.2004). Autoroutes, aéroport, parcs et tours luxueuses, la ville de 1,6 million d'habitants s'est offert une place centrale digne de Tiananmen. Elle est considérée depuis quelques années comme un modèle par Pékin. Le revenu moyen de ses habitants a fait un bond spectaculaire. Les foires commerciales de Yiwu sont activement soutenues par le Ministère chinois du commerce.

Et si tout cela était fondé sur une activité économique en bonne partie illégale? «Il est à la fois fascinant et incroyable de se balader sur les marchés de gros de la contrefaçon en Chine, écrit l'Union des fabricants pour la protection internationale de la propriété industrielle et artistique. Pour certaines petites villes, ils sont la seule source de revenus et le moteur de leur développement économique. C'est même parfois le gouvernement local qui a investi pour créer ce type de place. Ces marchés se sont créés dans la dernière décennie, les plus célèbres se tenant dans les villes de Yiwu, Panyu et Xingfa (Guangdong).»

10% de l'économie nationale

«90% des contrefaçons saisies en Europe viennent d'Asie, explique Marc-Antoine Jamet, le président de l'Union des fabricants dont le siège est à Paris. Parmi celles-ci 80% sont produites en Chine.» Quelques chiffres, par définition difficiles à vérifier: 15 à 30% de la production industrielle chinoise est composée de contrefaçons, ce qui représente 30 à 40 millions d'emplois ou 10% de l'économie nationale. «La situation empire très clairement, poursuit Marc-Antoine Jamet: la contrefaçon s'industrialise, se criminalise et s'internationalise. On ne parle plus de petites entreprises familiales, mais d'usines employant parfois un millier de personnes.»

Au cœur de ce système productif, il y a la province du Guangdong, des relais internationaux comme Dubaï, le Maghreb, l'Italie ou l'Europe de l'Est. Mais Yiwu et Shantou (province du Fujian) s'imposent comme les lieux de commandes. Le volume des saisies de faux, à Yiwu, est impressionnant: il n'est pas rare de mettre la main sur des lots de 80 000 à 100 000 bouteilles de parfum pirate ou de copies de pièces détachées d'automobile.

Dans le labyrinthe des milliers d'étals des marchés de Yiwu, le visiteur non avisé n'y voit pourtant que du feu. Tout au plus tombera-t-il, en cherchant un peu, sur des fausses marques de chemise, de sacs de luxe ou de chaussures. Rien de très spectaculaire. «C'est un marché de professionnels, explique Franck Desevedavy, un avocat d'affaires établi à Pékin. Les gens qui vont à Yiwu savent très bien ce qu'ils achètent.» Il y a la contrefaçon de marque (l'assemblage du produit et de la marque se fait toutefois souvent hors de Chine), mais surtout la contrefaçon de brevet. «Les contrefacteurs s'adaptent, les imitations deviennent plus complexes, ils enregistrent leurs propres marques, poursuit Franck Desevedavy. Leur objectif est de glisser du droit de propriété intellectuelle au droit à la concurrence.»

«Les réseaux de contrefacteurs sont de mieux en mieux organisés», confirme Huo Aimin, directeur du département de la protection des marques du Bureau d'avocats pour les patentes et les marques, un organisme semi-étatique qui emploie 120 juristes basé dans le centre financier de Pékin. «A Yiwu, on voit partout de la copie, mais on ne sait pas où elle est produite, ni où se trouvent les dépôts. La chaîne est très complexe, il y a beaucoup d'acteurs. Quand on veut en savoir plus, les relais sont vite coupés. Il faut dépenser beaucoup de temps, d'argent et d'énergie pour localiser les usines. Récemment, il m'a fallu trois mois pour localiser une fabrique de fausses piles.»

«N'allez pas raconter que nous sommes le supermarché de la contrefaçon! insiste Ge Guoqing, vice-maire de Yiwu, visiblement inquiète de l'image de sa ville. C'est faux! La copie n'est pas un problème propre à la Chine. Je ne dis pas qu'il n'existe plus de contrefaçon, mais c'est limité. De manière générale, ce problème est réglé.» Ge Guoqing explique que les contrefacteurs pris la main dans le sac seront condamnés avec sévérité. Il existe des brigades spéciales de surveillance des marchés.

Intérêts communs

Franck Desevedavy se veut optimiste. Il y a encore deux ans, lorsque l'avocat tentait d'expliquer à la police de Yiwu le droit en matière de propriété intellectuelle, les agents l'écoutaient en jouant aux fléchettes. Les inspecteurs privés risquaient leur peau. Aujourd'hui, l'on assiste à des saisies spontanées de l'administration. «Cela reste dérisoire, mais c'est déjà mieux.»

«Le problème, c'est la formation des policiers, poursuit Huo Aimin. Et d'ajouter: «Peut-être que le vrai problème est ailleurs. Il existe des intérêts communs entre les producteurs et les autorités locales. Si un contrefacteur devient influent sur le plan économique, qu'il paye beaucoup de taxes, il prendra du poids.»

En Chine, le succès des pouvoirs locaux – et la promotion des cadres – se mesure à la croissance du PIB. La croissance du PIB de Yiwu a été l'une des plus fulgurantes du pays, grâce au commerce et à la contrefaçon. Au mieux, les responsables locaux ont fermé les yeux. Ces cinq dernières années, Yiwu s'est ainsi vu décerner le titre de ville commerciale modèle par Pékin. Elle symbolise le renouveau de l'esprit de l'entreprise privée.