Commerce international

Pékin étend son influence en Europe de l’Est

La Chine arrose les pays de l'Est de capitaux. Elle y voit une porte d'entrée sur l'ouest du continent, pour y exporter ses biens. Et une façon de gagner des alliés politiques

Au printemps 2016, le président chinois Xi Jinping a effectué une visite en République tchèque, en Pologne et en Serbie, sans daigner faire halte en Europe de l’Ouest. Quelques mois plus tard, son premier ministre, Li Keqiang, annonçait la création d’un fonds doté de 11 milliards de dollars (l’équivalent en francs) lors d’une réunion du groupe 16+1, une plateforme créée en 2012 pour rapprocher la Chine de l’Europe de l’Est.

Globalement, des groupes chinois ont annoncé pour 32,2 milliards de dollars d’acquisitions d’entreprises de logistique internationales au cours des 11 premiers mois de l’année, contre moins de 13 milliards pour l’année 2016, selon la banque d’investissement londonienne Grisons Peak, citée par le Financial Times. En septembre, le groupe d’e-commerce Alibaba avait affirmé vouloir investir 100 milliards de renminbis sur cinq ans (15 milliards de francs), afin de construire «le réseau de logistique le plus efficace en Chine et autour du monde».

Depuis quelques années, Pékin s’intéresse de très près à l’Europe de l’Est. «La Hongrie, la Pologne, la Serbie et la République tchèque ont toutes bénéficié d’importants investissements chinois», indique Angela Stanzel, du Conseil européen des relations internationales, un think tank. Le projet le plus ambitieux est une ligne de train à grande vitesse, devisée à 2,9 milliards de dollars, qui reliera Budapest à Belgrade.

Du charbon polonais au port du Pirée

En Hongrie, la Chine a financé l’achat d’avions par la compagnie aérienne Wizz Air, investi 30 millions d’euros dans l’industrie automobile et établi plusieurs fonds d’investissement. En Pologne, Pékin a investi dans des usines, des mines de charbon et le réseau électrique. La Serbie a pour sa part reçu des prêts chinois d’une valeur de 5,5 milliards d’euros pour construire des routes, des lignes de chemin de fer et des ponts, comme celui qui surplombe le Danube à la hauteur de Belgrade. Il a coûté 170 millions d’euros et a été inauguré en 2014 par Li Keqiang.

En Grèce, l’Empire du Milieu a mis la main sur le port du Pirée. L’armateur étatique Cosco y a investi près d’un demi-milliard d’euros, ce qui a permis d’en faire le port le plus utilisé de la Méditerranée. Un consortium comprenant le groupe chinois Fosun prévoit en outre de construire une station balnéaire de luxe sur le site d’un ancien aéroport près d’Athènes. Baptisée Hellenikon, elle coûtera 8 milliards de dollars.

Pour ces pays, la manne chinoise est la bienvenue. «La plupart ont d’importants besoins d’infrastructure, mais ne disposent pas des capitaux nécessaires pour les mener à bien, note Angela Stanzel. Face au refus de l’Europe de l’Ouest de leur prêter des fonds, ils se sont tournés vers Pékin.» Cet été, le parlementaire grec Costas Douzinas enfonçait le clou: «Alors que les Européens se comportent comme des sangsues médiévales envers la Grèce, les Chinois n’arrêtent pas de nous donner de l’argent.»

Un gagnant: Pékin

Ces investissements ont également permis de préserver de l’emploi. Le rachat en 2016 de l’aciérie de Smederova, en Serbie, par le conglomérat chinois HBIS Group a permis de sauver 5200 postes de travail qui allaient passer à la trappe. La Pologne et la Hongrie ont de leur côté acquis un débouché pour leurs pommes, leurs volailles et leur lait en poudre, exportés en Chine.

Mais le vrai gagnant reste Pékin. «Ces projets lui ont permis de prendre pied sur le continent et ont ouvert la voie à l’exportation de ses produits en Europe de l’Ouest», souligne Angela Stanzel. La Chine veut créer une route de fret ferroviaire qui partirait de la côte est de la Chine pour arriver en Europe centrale via l’Europe de l’Est. Une autre voie passerait par les Balkans et déboucherait en Grèce, d’où les biens chinois seraient exportés vers l’ouest par l’entremise du port du Pirée.

Inspecter les investissements chinois

Les liens noués par Pékin avec l’Europe de l’Est lui ont aussi permis de bénéficier de son soutien sur le plan politique. Ces deux dernières années, la Hongrie et la Grèce ont mis leur veto à deux résolutions de l’Union européenne condamnant l’aventurisme de la Chine en mer de Chine méridionale et son bilan en matière de droits de l’homme.

Face à l’influence croissante de Pékin dans son arrière-cour, l’Union européenne ne reste pas les bras croisés. Elle a annoncé en septembre la mise sur pied d’un mécanisme pour passer en revue les investissements chinois en Europe, afin de repérer ceux qui concernent des industries sensibles (espace, transports, énergie). Début 2017, elle a annoncé l’ouverture d’une enquête sur la ligne ferroviaire Budapest-Belgrade. La Hongrie est accusée de ne pas avoir procédé à un appel d’offres public, comme l’exige la loi européenne.

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