Analyse

Pékin ne relance pas la guerre des monnaies

La récente décision de Pékin d’abaisser le taux de change de référence du yuan dans le but de dévaluer sa monnaie a fait couler beaucoup d’encre. La démarche continue à frapper les esprits, d’autant plus qu’elle est intervenue à un moment où le système bancaire chinois est fortement ébranlé, où ses bourses traversent une tempête sans précédent et où l’économie du pays donne des signes de ralentissement. Bonne nouvelle toutefois: cette intervention monétaire ne constitue pas un retour en arrière dans la gestion du taux de change et, plus globalement, de l’économie chinoise.

Pour de nombreux analystes, cette dévaluation relance la guerre des monnaies et ne vise qu’à promouvoir les exportations chinoises, en chute de 8,3% entre juillet 2014 et juillet 2015. Mais comme le dit Mohamed El-Erian, financier et analyste perspicace de l’agence Bloomberg, «la Chine fait ce que toutes les nations font pour gagner des parts de marché et donner une impulsion à l’activité économique».

En Suisse, la décision de la Banque nationale suisse (BNS) le 6 septembre 2011 de fixer un taux plancher – 1,20 franc pour un euro – n’avait pas d’autre objectif que d’empêcher une extrême surévaluation de la monnaie, ce qui est dommageable pour les exportations. La BNS est certes revenue le 15 janvier dernier sur sa décision, mais cela est une autre affaire.

Par ailleurs, les autres grandes puissances commerciales ne se privent pas de dévaluer leur monnaie grâce à toute une panoplie d’outils. Dans une chronique publiée la semaine dernière dans le journal Politico, Robert Aliber, professeur d’économie et de finance internationale à Chicago, explique que les monnaies des pays qui comptent pour plus de 50% des échanges mondiaux (Etats-Unis, Union européenne et Japon) ont cédé 20% de leur valeur en moins de trois ans.

En effet. Il y a dix ans, le dollar valait 1,35 franc; il est presque à parité aujourd’hui. Même évolution pour l’euro: 1,10 franc aujourd’hui, contre 1,50 franc il y a dix ans. Dans la zone euro, la Banque centrale européenne ne fait-elle pas tout pour maintenir l’euro à un niveau bas et aider ainsi les exportations de la région? Ses achats massifs d’actifs ont permis à l’euro de chuter de 23% face au dollar. Le yen japonais? Il s’est déprécié de 35% en trois ans.

Mais revenons au yuan. Lentement mais sûrement, passant d’un modèle centralisé et verrouillé, la Chine poursuit la libéralisation de son économie. En juillet 2005, elle mettait fin à son système de taux de change fixe par rapport à un panier de devises. L’initiative avait été globalement saluée, notamment par les Etats-Unis, qui, durant des années, avaient accusé Pékin de sous-évaluer artificiellement le yuan pour doper ses exportations et gagner des parts de marché. Le nouveau régime n’était toutefois pas totalement libéralisé; le taux de change pouvait fluctuer dans une marge de 0,3 à 0,5% par jour. En dix ans, le yuan s’est apprécié d’un tiers.

Depuis son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, la Chine a inondé le marché mondial de produits à prix défiant toute concurrence. Une stratégie payante, qui lui a permis de constituer une montagne de devises en réserve. Durant ces années, le Congrès américain menaçait constamment la Chine de sanctions pour manipulation de sa monnaie. Washington n’est jamais passé de la parole aux actes, pour une raison très simple: les exportations chinoises étaient l’œuvre de nombreuses entreprises étrangères, en particulier américaines, qui fabriquaient en Chine à moindre coût pour ensuite vendre à bas prix leurs produits sur le marché mondial.

En 2008, lorsque la crise financière a frappé les Etats-Unis, puis l’Europe, et que la demande des produits chinois a commencé à baisser, Pékin a réagi en fixant le taux de change à 6,83 yuans pour un dollar afin de protéger ses revenus. Mais en juillet 2010, les autorités chinoises ont franchi un pas de plus vers une libéralisation du taux de change, en permettant des échanges du yuan à l’étranger, à Hongkong plus précisément. Objectif: l’internationalisation de leur monnaie, pour mieux se prémunir des fluctuations de taux de change d’autres monnaies. Pour gagner un statut international, Pékin autorise depuis le mois dernier les banques centrales étrangères, ainsi que les fonds souverains, à investir dans les obligations chinoises, sans une quelconque autorisation.

Puis, entre juillet 2010 et mars 2014, Pékin a élargi la marge de fluctuation de son taux de change. Une première fois de 0,5% à 1% et ensuite de 1% à 2%. Lentement, mais sûrement, la monnaie chinoise a continué à s’apprécier. Début août 2015, un dollar valait 6,2 yuans, loin des 8,2 yuans une décennie auparavant.

En réalité, la dévaluation est une mesure économique courante lorsqu’il s’agit de donner un coup de pouce à ses exportations et freiner les importations. C’est le remède miracle que le Fonds monétaire international (FMI) prescrit à tous ses patients depuis des années. Du reste, le gendarme de la finance mondiale a salué l’initiative chinoise comme une «étape positive», ajoutant qu’elle n’aurait pas d’«implication directe» sur sa décision d’intégrer ou non la devise chinoise parmi les monnaies de référence internationale. En outre, Washington et Bruxelles se sont bien gardés de critiquer l’intervention de Pékin.

La Chine a fait ce que toutes les nations font pour gagner des parts de marché et donner une impulsion à l’activité économique