Le Temps: Cela fait presque un quart de siècle que vous êtes en Chine. En deux mots, qu’est-ce qui a changé?

Nicolas Musy: Presque tout. Le pays s’est structurellement modifié, à une vitesse difficilement imaginable dans l’esprit des Occidentaux. Prenons un seul exemple, à mon arrivée, il n’y avait pas un seul immeuble dépassant six étages. Aujourd’hui, c’est une forêt de gratte-ciel qui s’élève vers le ciel de Shanghai. Ils ont poussé comme des champignons depuis 1994.

– Et maintenant c’est la deuxième puissance économique mondiale et on parle du siècle chinois…

– Oui, mais tout avait déjà été planifié par Deng Xiaoping. La Chine en était restée au même stade que dans les années quarante. Après les incidents de Tiananmen de 1989, l’essor a vraiment débuté. Avec différentes phases de vives accélérations économiques et de creux mais qui n’ont jamais vraiment duré puisque les autorités ont toujours été très réactives.

– La Chine change, mais aussi change le monde. Comment?

– J’ai l’intime conviction et même la certitude que son développement n’en est qu’à ses débuts. En fait, on n’a encore rien vu. Le pays est géré comme une entreprise. Avec le gouvernement qui agit comme un conseil d’administration, donne les orientations. Ensuite c’est aux différentes régions, les directeurs généraux, de mettre en place les plans décidés et la stratégie. Et cela fonctionne avec succès. Les hommes passent mais les projets restent et sont concrétisés, quoi qu’il arrive à l’interne ou à l’international.

– C’est-à-dire?

– Il faut comprendre un aspect fondamental, qui est largement méconnu à l’étranger. Tout y est dicté par la situation intérieure, par les besoins de son économie. Si la Chine lorgne sur des ressources ou des entreprises à l’étranger, c’est uniquement dans l’optique de satisfaire ses besoins, de répondre à la demande interne et pas pour flatter son ego expansionniste. Le gouvernement a encore énormément de travail ici avant de lorgner ailleurs. Ce système est accepté et soutenu par la majorité de la population. Il le sera aussi longtemps qu’elle en recueille les fruits, qu’elle voit sa situation s’améliorer, même si pour certains habitants le rythme peut être nettement moins rapide. Rappelons que la population est partie d’une situation extrêmement rudimentaire, faites de privations. Et comme tout le monde aspire à des lendemains encore meilleurs, ce système s’auto-alimente. La Chine est donc au-devant de trente nouvelles années de croissance durable.

– Mais il y a aussi l’envers du décor. Dumping salarial, pollution, régime autoritaire…

– On ne peut évidemment le nier. Mais le développement économique reste l’argument irréfutable. Dans la logique chinoise, tout repose là dessus. Certes, quelque 100 millions de personnes vivent encore en dessous du seuil de pauvreté. Mais 500 millions en sont sortis ces vingt dernières années, soit l’ensemble de la population européenne. Ajoutez à cela que les salaires augmentent année après année et vous comprendrez que l’essor démocratique n’est pas forcément pour demain.

– La main-d’œuvre devient plus onéreuse par rapport à d’autres pays, où des entreprises délocalisent.

– Cette histoire du Vietnam ou de l’Indonésie confine un peu au mythe. De très rares entreprises ont franchi le pas. La Chine reste ultra compétitive en termes de coûts de production et de qualité. Quelques régions industrielles sont devenues plus chères en termes de coûts, mais cent cinquante kilomètres plus loin, la situation est toute autre. De plus, la production chinoise va fortement se robotiser ces prochaines années. Voyez Foxconn, le producteur notamment des iPhone qui veut se doter d’un million de robots d’ici à2013 pour compléter sa main-d’œuvre chinoise, elle aussi d’un million.

– Mais le réservoir d’employés diminue en Chine.

– Pas vraiment. Quelque 200 millions de personnes vivent encore à la campagne ou dans des zones faiblement industrialisées sans être employées utilement. Près de 50% de la population chinoise est encore rurale, bien loin du stade d’un pays industrialisé. Il y a encore un très fort potentiel.

– Les besoins en énergie semblent sans limites ici. Qu’en est-il du développement de l’énergie verte?

– Le chemin pris vers la valeur ajoutée va exactement dans ce sens. Le gouvernement veut des moyens de production moins polluants, moins gourmands en CO2, car il ne dispose tout simplement pas des énergies nécessaires pour faire face aux besoins énergétiques de sa population ou de son économie. Les énergies vertes feront aussi partie des relations d’affaires que la Chine aura avec le monde. Elle est déjà le plus grand producteur de panneaux solaires et d’éoliennes de la planète.

– Et le manque d’énergie?

– Le pays se doit d’augmenter ses capacités. Ce qui passe malheureusement par les énergies fossiles, à défaut d’une alternative pour l’instant. Chaque semaine, une nouvelle usine à charbon est ouverte. Pour les centrales nucléaires, c’est presque une tous les deux mois. Trois quarts des nouvelles centrales nucléaires qui verront le jour ces dix prochaines années le seront en Chine. L’Empire du Milieu tient toutefois à parvenir à 15% d’énergie non fossile à la fin de la décennie, en partant aujourd’hui de presque rien.

– D’une croissance tirée par les exportations, la consommation intérieure doit prendre le relais…

– Lors de la dernière crise économique, le pays s’est rendu compte qu’il était en partie vulnérable et trop dépendant de ses exportations. Depuis 2009, il y a eu une accélération du développement du marché intérieur, avec des projets d’infrastructure pharaoniques, train, routes, ports, aéroports, etc., afin de doper l’économie nationale. Par ce biais, il favorise la création d’emplois.

C’est donc la quadrature du cercle: stimuler la consommation intérieure, alimentée par 1,3 milliard de personnes en commençant par l’infrastructure intérieure. Nous sommes au-devant d’une décennie de consommation indigène.

– Le nationalisme économique chinois s’accorde assez mal avec une forte expansion à l’étranger des entreprises chinoises…

– C’est une vision tronquée de la réalité. Les fusions et acquisitions à l’étranger sont encouragées pour réduire le gigantesque excédent de la balance commerciale. Mais fondamentalement, les sociétés du pays restent très peu internationales. Combien d’entre elles sont connues à l’étranger? Il n’y a guère que Lenovo, Huawei et Haier. Elles ont beaucoup de mal à s’internationaliser parce qu’elles ne sont en contact avec le reste du monde que depuis vingt ans. Elles ont énormément de peine à comprendre comment cela fonctionne ailleurs.

– Mais ils apprennent vite.

– Bien sûr, mais il faudra encore quelques dizaines d’années. Au risque de me répéter, il faut garder à l’esprit que toute activité à l’étranger est destinée à assurer la sécurité de l’approvisionnement intérieur. Tout le reste n’est que secondaire. Les Chinois ne veulent pas dominer le monde. Ils n’ont pas le temps d’y penser. Pour l’instant du moins…