Economie

Dans la pénombre du travail domestique non déclaré, employés et employeurs jouent avec le feu

Travail domestique. Des syndicats en Europe s'élèvent contre une nouvelle forme d'esclavage: celle que pratiquent certains employeurs indélicats à l'encontre de jeunes domestiques en provenance de pays en développement

Le 23 juillet dernier, un couple est arrêté à Liège en Belgique. Il a été dénoncé par Binta, une domestique guinéenne qui décide de sortir de son état de quasi-esclavage. L'épouse, elle-même guinéenne et fille d'ambassadeur, l'avait engagée à raison de 4 francs suisses par jour, pour dix-huit heures de travail. Mais dès janvier, la jeune femme ne reçoit plus de salaire. Elle vit dans une pièce meublée d'un seul lit. Un responsable de l'Association Süraya, chargée de sa défense, affirme: Nous avons constaté une augmentation des abus depuis un an.» A Genève, capitale mondiale des droits de l'homme, le Syndicat sans frontières (SSF) affirme défendre de son côté quelque 3000 travailleurs lésés: chauffeurs, secrétaires ou domestiques. Ce cas est loin d'être unique. La Confédération internationale des syndicats libres (CISL) fait état de «milliers de domestiques réduits à l'état d'esclaves» en provenance surtout de Madagascar et d'Afrique. Philippe Boudin du Comité français contre l'esclavage moderne (CCEM) explique: «Lorsqu'un Malgache ou un Occidental ayant vécu à Madagascar vient habiter en France, il va trouver une famille pauvre et lui propose d'emmener l'une de ses filles en échange d'une vingtaine de francs qu'il leur verse chaque mois. En France, les femmes à tout faire travaillent dix-huit heures par jour et sont régulièrement maltraitées. Le plus souvent, elles n'osent pas s'enfuir. Leur famille perdrait ainsi le revenu mensuel qui lui permet de vivre.» Il arrive aussi que des jeunes, originaires d'Afrique de l'Ouest (Côte d'Ivoire, Bénin, Togo, Mali…), travaillent, sans rémunération, alors que l'employeur avait promis à leur famille de les scolariser en Europe. Le quasi-esclavage se différencie de l'emploi normal par des conditions de travail inhumaines: de douze à dix-huit ou dix-neuf heures par jour, contre un salaire dérisoire. Il se caractérise aussi par l'absence de liberté – confiscation des papiers d'identité et du courrier, interdiction de sortir, hébergement insalubre, rupture des liens familiaux et culturels… Sans papier et sans permis de travail, l'employé ne peut rien tenter contre son employeur. Dans un pays où les victimes ne connaissent personne et dont elles ignorent souvent la langue, le patron a beau jeu de répéter «qu'ils seront mis en prison s'ils sortent de la maison sans passeport». Pour les syndicats chargés de ces cas extrêmes, il faut un acte particulièrement grave (viol, violence grave, menaces de mort) pour décider l'esclave à s'enfuir. Les milieux diplomatiques sont particulièrement concernés, en raison des fréquentes mutations qu'ils connaissent et de l'immunité dont ils bénéficient. Et les grandes villes abritant des institutions internationales sont en première ligne. Genève, par exemple. Selon la CISL, certains fonctionnaires rattachés aux Nations Unies, ainsi que des missions diplomatiques du Nord comme du Sud – accréditées auprès d'elles, auraient commis ce genre d'abus. En Suisse, le SSF exposait, en mars dernier, plusieurs cas devant la 54e session de la Commission des droits de l'homme à Genève. Entre autres, celui d'une fonctionnaire internationale de nationalité américaine qui payait sa domestique africaine 200 dollars par mois. A Paris, le Comité contre l'esclavage moderne et à Londres, le dénommé Anti-Slavery International, traquent aussi ces «négriers» des temps modernes.

Filières douteuses

Certaines affaires arrivent en justice et les employeurs sont parfois condamnés. Mais les dédommagements financiers prévus ne sont pas toujours payés, alors que les plaignants ont dû, en attendant la fin du procès, se débrouiller pour survivre. Paradoxalement, note aussi la CISL, les associations actives dans ce domaine rencontrent un autre défi: identifier les filières par lesquelles certains employés arrivent dans un pays avec pour but délibéré d'être engagés dans des conditions d'exploitation. Et de s'adresser, six mois plus tard, à un organisme de défense qui les soutiendra dans un procès en justice où ils peuvent décrocher le «jackpot».

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