En parallèle de la présentation, jeudi, des «plus beaux résultats de toute l'histoire de Pechiney», Jean-Pierre Rodier, PDG du groupe français d'aluminium, reconnaissait que l'année 2001 s'annonçait sous un jour moins propice. Une semaine plus tôt, le nouveau géant du secteur Alcan procédait au même avertissement. En cause: le ralentissement de la croissance américaine. Pourtant, estime Elizabeth Von Werra, gérante du fonds Darier Hentsch DH Industrial Leaders, plusieurs facteurs, dont la contraction de l'offre, pourraient jouer en faveur du secteur de l'aluminium. Entretien.

Le Temps: Les secteurs automobile et électrique traversent une période difficile, notamment aux Etats-Unis. Quelles en seront les conséquences sur l'industrie de l'aluminium qui en dépend largement?

Elizabeth Von Werra: Il faut distinguer la demande de l'offre. Concernant la première, à court terme l'aluminium va subir le contrecoup du ralentissement que connaîtront les différentes applications dans lesquelles l'aluminium est utilisé. Il s'agit de domaines dont on parle beaucoup en ce moment: l'automobile, la construction et l'emballage.

Mais il ne faut pas oublier l'autre pilier de l'équation, l'offre qui, elle, évolue plutôt positivement. Que se passe-t-il? Tout d'abord, la forte croissance de ces deux dernières années, notamment dans l'industrie automobile, a conduit à un épuisement des stocks que l'on observe depuis le milieu de l'année passée. Par ailleurs, les problèmes liés à l'électricité aux Etats-Unis concourent aussi à la hausse des prix. Car face au manque de disponibilité d'électricité, les fabricants doivent diminuer leur production, voire stopper certaines de leurs unités, comme l'a fait Alcoa par exemple récemment en Californie. On estime qu'au total, les fermetures d'usines en Californie ont entraîné une diminution de 5% de la capacité mondiale de production, ce qui est énorme.

– La fermeture de sites et la hausse des prix qui s'ensuit ne vont-elles pas handicaper les entreprises?

– Tout dépend du type d'entreprises productrices d'aluminium. L'influence des prix sera positive sur celles qui ont la capacité de produire sur des sites localisés dans des régions qui ne connaissent pas de pénurie d'électricité. Car non seulement les prix resteront soutenus, mais de surcroît ces entreprises récupéreront la demande adressée auparavant aux concurrents qui ont fermé des unités de production, mais qui n'ont pas la possibilité de la délocaliser.

– Tout de même, la hausse des prix de l'aluminium ne risque-t-elle pas d'accentuer la baisse de la demande?

– A nouveau, cela dépend du domaine d'application. Dans l'emballage, la demande est très élastique car des entreprises comme Coca-Cola peuvent très facilement substituer l'acier à l'aluminium. En revanche, dans l'industrie automobile, ce n'est pas possible à court terme.

En fait, la question que l'on se pose aujourd'hui est de savoir si l'équation entre la demande, qui baisse, et l'offre, qui se contracte également, va rester équilibrée. La réponse variera en fonction d'une part de l'ampleur du ralentissement économique, d'autre part du nombre d'unités de production qui vont fermer. Mais je pense que l'équation a de fortes chances de rester équilibrée. Elle pourrait même pencher en faveur de l'industrie de l'aluminium. Nous estimons en effet chez Darier Hentsch & Cie qu'après avoir atteint un plus bas niveau durant le premier semestre 2001, la croissance américaine retrouvera une courbe ascendante qui stimulera la demande. Alors que l'offre, elle, restera contractée.

– Après les Etats-Unis, l'Europe et la Suisse s'engagent dans la voie de la libéralisation de l'électricité. Lorsque l'on constate à quel point le marché dérégulé en Californie fonctionne mal, pénalisant ainsi les industries d'aluminium, peut-on craindre que le même phénomène ne se produise sur notre continent?

– Ce ne sera pas forcément le cas car la libéralisation de ce marché dépend du pouvoir politique. Et celui-ci tirera peut-être les leçons du mauvais exemple californien.

– L'an dernier deux géants de l'aluminium sont nés. La concentration du secteur peut-elle encore se poursuivre?

– Au niveau des grands groupes, non. Le secteur était encore fragmenté il y a un an. Mais avec la naissance d'Alcoa-Reynolds et d'Alcan (issu de la fusion entre Algroup et Alcan, ndlr), on ne peut plus le dire. En revanche, chez les petits producteurs, la concentration devrait se développer en raison de l'apparition des deux leaders. Des acteurs qui étaient auparavant relativement importants comme Pechiney ont perdu du terrain. Ces sociétés vont devoir se rapprocher pour parvenir à une taille critique qui leur permettra de baisser les coûts.