«La Poste suisse entre d'un pas résolu dans l'ère de la Nouvelle Economie. Le nouveau portail Yellowworld ouvre la voie de l'avenir.» C'est en ces termes que La Poste annonçait le lancement de son projet Internet aux médias le 22 septembre 2000. Aujourd'hui, le géant jaune déchante: sa filiale Internet Yellowworld ne répond pas à ses attentes. Il était pourtant prévu, avec ce site lancé en grande pompe, de faire le lien entre la production, la gestion des stocks, la distribution et le transport des lettres. Bref, de créer un monde virtuel dans lequel tous les métiers de La Poste pouvaient être accessibles d'un seul click de souris. Mais les clients, tant du côté des entreprises que des privés, ne sont pas au rendez-vous. «Comme pour tous les sites Internet, La Poste reconnaît qu'il y a des déceptions», remarque André Mudry, porte-parole de la régie. Ulrich Gygi, directeur général, a aussi reconnu les problèmes de développement de Yellowworld dans un entretien publié le 22 mars par la Weltwoche: «Au début, nous pensions qu'un portail Internet pouvait se financer seul, mais aujourd'hui nous savons que c'est une illusion.» Du coup, voyant que les objectifs ne sont pas respectés et que les clients peinent à faire le pas dans le monde virtuel, la voilure de Yellowworld, fondée en avril 2000, est fortement réduite. Aujourd'hui, forte de 100 personnes, la société ne projette plus de créer 300 emplois à la fin de 2002 comme prévu. La stratégie reste inchangée, mais l'investissement initial de 350 millions de francs et les forces engagées dans la bataille sont largement revus à la baisse. De plus, le seuil de rentabilité, qui était fixé à l'horizon 2003, est repoussé aux calendes grecques. Et les rumeurs d'absorption ou de collaboration avec d'autres portails suisses tels que Bluewin, la filiale Internet de Swisscom, vont bon train. «Nous avons été en contact avec Yellowworld pour créer un joint-venture», affirme Stefan Gürtler, porte-parole de Bluewin. Mais du côté de La Poste, on dément ces informations. Le plus grand projet Internet de Suisse, pharaonique aux yeux de certains analystes, risque-t-il de survivre à la nouvelle vague de consolidation?

A l'automne dernier, Jean-Pierre Streich, membre de la direction de La Poste, annonçait au Temps qu'il refusait «de jouer les seconds rôles, comme Swisscom (le lui) proposait». Selon lui, «la concurrence n'(était) pas encore trop forte.» Aujourd'hui, la donne a changé et la concurrence est exacerbée, sans compter que la dégringolade des valeurs Internet à la Bourse a découragé les investisseurs. D'après un analyste qui préfère garder l'anonymat, La Poste ne peut trouver son salut sur le réseau que dans un partenariat ou dans la création d'une coentreprise. «Trop de sociétés ont essayé de se développer tous azimuts», affirme-t-il. C'est ce qu'a fait La Poste en regroupant tous ses métiers sur Yellowworld, ce qui est décevant. En revanche, quand elle se concentre sur une activité, comme la facturation virtuelle avec Yellownet, le succès est au rendez-vous. Ce que confirme notre interlocuteur: «La Poste doit se concentrer sur ses métiers de base, sans quoi elle risque de diluer son savoir-faire sur Internet.» Les rumeurs de pourparlers en coulisse avec Bluewin pour revitaliser le site ne seraient donc pas dénuées de sens: ils correspondraient à une logique économique qui viserait à rationaliser les coûts, selon un autre expert.

Après l'effervescence de la création des portails, même les plus solides financièrement ont de la peine à passer du monde réel au virtuel. Dernier exemple en date, celui de la banque Vontobel qui a dépensé 251 millions de francs pour son projet de banque privée en ligne «y-o-u». Début mars, le conseil d'administration a licencié trois de ses hauts dirigeants après l'échec de la mise en place de ce portail. Pour le moment, Yellowworld revoit ses prévisions à la baisse. Jusqu'à quand?