Pierre Pestieau, professeur d'économie à l'Université de Liège, se désole du refus de réformer l'Etat social notamment de la part de ses soutiens historiques, les conservateurs de gauche. Ce sont les «fossoyeurs de l'Etat social», a-t-il déclaré lors d'une conférence-débat de l'Institut recherches économiques et régionales de Neuchâtel (Irene), mercredi. Lui-même, ancien assistant du prix Nobel Joseph Stiglitz, ne cache pas ses préférences pour la gauche, mais cela ne l'empêche nullement de présenter des propositions politiquement incorrectes, comme le relèvement de l'âge de la retraite.

Les faits lui donnent raison. A la naissance, une fille a une chance sur deux de devenir centenaire. Et son espérance de vie dépasse 80 ans. Mais les femmes désirent prendre leur retraite à 53 ans, selon un sondage. Les besoins du système ne coïncident pas encore avec ceux des citoyennes. Un besoin d'information se fait sentir.

L'expert d'économie publique dresse pourtant un bilan «satisfaisant» de l'Etat providence à l'aune de ses deux critères choisis, la protection contre les risques de la vie (chômage, invalidité) et la réduction de la pauvreté.

Cinq critères de performance

Le calcul de la performance est un exercice ardu pour l'Etat providence, davantage que pour des entreprises publiques comme la poste. Pierre Pestieau est réputé pour ses études sur les groupes nationalisés. «Mais j'ai délaissé le sujet lorsque j'ai vu, lors des privatisations, que personne ne s'intéressait à l'analyse de l'efficacité des entreprises publiques», déclare-t-il. Pour juger l'Etat providence, il emploie cinq indicateurs: pauvreté, chômage, inégalité, éducation et espérance de vie. La performance est «satisfaisante» puisque les pays présentant des dépenses sociales plus élevées, par rapport au PIB, ont un taux de pauvreté réduit, selon lui.

Le professeur met en exergue les Pays-Bas. Pour une part de dépenses sociales équivalente, ils réduisent davantage la pauvreté que le Royaume Uni. On observe aussi que pour le même taux de pauvreté que les Pays-Bas, la Suède dépense beaucoup plus d'argent pour le social. Au total, les Etats providence les plus performants sont: les Pays-Bas, le Danemark, l'Autriche et le Luxembourg.

Pierre Pestieau qualifie les perspectives de «sombres». Car les défis à relever ne sont pas ceux que l'on désigne le plus fréquemment, y compris par les deux candidats à la présidence française. Ce ne sont ni la mondialisation, ni la démographie, ni la concurrence fiscale. Mais bien davantage les résistances aux changements. Pourtant les réformes sont nécessaires: «Les besoins sociaux se déplacent. Il faut savoir mettre un terme à certains droits acquis», déclare-t-il. En Europe, la tendance à l'augmentation des budgets sociaux. Pierre Pestieau constate d'ailleurs une tendance à la convergence dans l'Europe des 15, même si certains s'appuient sur un système contributif, proche de l'assurance privée, et celui des prestations uniformes. Le premier a un avantage clé. Son soutien politique lui est supérieur et les distorsions qu'il engendre sont moindres. Or pour réformer les retraites, seul un large soutien politique est une nécessité. Pierre Pestieau souligne son urgence. Le coût des retraites anticipées atteindra 15% du PIB en France, Finlande, Autriche et aux Pays-Bas en 2010, soit bien davantage qu'aux Etats-Unis (8,1%). Il est faux de croire que les retraites anticipées améliorent l'emploi des jeunes, ajoute-t-il.