Directeur depuis 2012 de l’unité Private Banking chez Vontobel, l’un des trois piliers des activités de l’établissement zurichois aux côtés de la division de banque d’affaires et de celle consacrée à la gestion d’actifs, Georg Schubiger est diplômé de l’Université de St-Gall et du College of Europe à Bruges en Belgique. Il a aussi travaillé pour les groupes finnois Sampo et danois Danske Bank. L’évolution des taux d’intérêt, le renforcement attendu du dollar et les prochaines échéances électorales en Europe sont quelques facteurs d’incertitude avec lesquels il faudra compter tout au long de 2017.

Le Temps: Le fort rebond des marchés des actions depuis novembre est un des faits marquants de l’année qui s’est terminée. Avez-vous été surpris par ce mouvement et qu’attendez-vous pour ces prochains mois?

Georg Schubiger: La plupart des intervenants sur les marchés ne s’attendaient pas à une telle évolution. La surprise a été double: d’une part, il y a eu le résultat même des élections, soit la victoire inattendue de Donald Trump. D’autre part, l’influence de ce résultat sur les marchés n’avait pas non plus été correctement anticipée. Maintenant, on observe que le programme d’investissement dans les infrastructures promis lors de la campagne a une influence positive sur les attentes des participants au marché. Mais attention: on ne peut pas vivre seulement d’attentes positives. Il faudra voir comment la politique du nouveau président américain sera mise en œuvre. Les incertitudes restent grandes à l’aube de 2017. Il faut s’attendre à une année riche en événements, que ce soit du point de vue des élections à venir en France et en Allemagne ou, par exemple, de l’évolution des taux d’intérêt aux Etats-Unis.

- Avant le vote sur le Brexit, tout le monde prédisait une catastrophe en cas de oui. Six mois plus tard, les marchés volent de record en record. En tant qu’investisseur, faut-il vraiment s’inquiéter des prochaines échéances politiques en Europe?

- Bien sûr, on annonce toujours l’Armageddon si le scénario souhaité par le consensus lors d’un vote ne se produit pas. Les experts ou les médias tendent à toujours exagérer la situation face à ce type d’échéances. Malgré tout, les résultats des votes au Royaume-Uni en juin, puis aux Etats-Unis en novembre attestent de deux problèmes de fond. D’une part, cela montre qu’une grande partie des politiciens ont perdu leur crédibilité auprès de la population. D’autre part, qu’une partie de la population redoute que ses préoccupations ne soient pas véritablement prises en compte. C’est le cas particulièrement en Europe. Cela crée un terrain favorable pour les politiciens qui défendent des positions extrêmes. Les inquiétudes d’une partie de la population n’ont pas été suffisamment prises en compte, avec les résultats que l’on a vus.

- Les investisseurs doivent-ils alors se préparer de nouveau à faire face à de telles situations?

- Beaucoup de choses seront imprévisibles en 2017. Par exemple, on ne sait pas si les Etats-Unis vont se replier sur eux-mêmes en matière de politique commerciale, ou dans quelle mesure la nouvelle administration Trump va effectivement mettre en place un programme protectionniste. En Europe, on peut imaginer un scénario où plusieurs mouvements antieuropéens gagneraient du terrain lors des prochaines élections en France, en Allemagne ou aux Pays-Bas. Il peut y avoir simultanément plusieurs forces centrifuges qui se mettent en place, ce qui serait une situation très déstabilisante.

- Si l’on revient à l’évolution des marchés, que se passera-t-il si les taux continuent de monter aux Etats-Unis? Y a-t-il un risque de crash sur le marché des obligations?

- Quand on parle des obligations, il faut établir une distinction entre les emprunts d’Etat de pays sûrs ou ceux des pays émergents, entre les obligations souveraines ou d’entreprises. Un scénario de renforcement du dollar couplé à une hausse des taux peut avoir un effet déstabilisant sur les marchés émergents. Ces derniers étant à leur tour obligés de rehausser leur taux d’intérêt pour éviter des sorties de capitaux, entraînant ainsi une possible hausse de l’inflation, avec des effets déstabilisants pour l’économie, etc.

- Comment réagissent les clients dans ce type d’environnement? Que leur conseillez-vous?

- Dans un contexte d’incertitude, la réaction naturelle des investisseurs est de garder beaucoup d’argent en cash. Notre rôle est de travailler avec eux pour trouver des solutions. Nous essayons d’élaborer des scénarios sur la manière de placer leur argent de manière rentable en limitant les risques. Par exemple, en investissant dans des obligations de courte durée afin de limiter les risques liés à l’évolution des taux. Ou encore dans des placements en dollars, y compris des actions, tout en se couvrant contre les variations de change, quitte à ce que cela réduise quelque peu les rendements obtenus. Toutefois, dans l’ensemble, je ne dirais pas que les craintes des clients sont aujourd’hui beaucoup plus importantes que par le passé. Les gens s’habituent à l’incertitude. Les phases de forte correction sur les marchés peuvent être aussi des opportunités à saisir. Je dirais même que la période actuelle est passionnante pour les gérants de fortune.

- D’un point de vue réglementaire, que signifie l’introduction prochaine de l’échange automatique d’informations entre la Suisse et de nombreux pays partenaires?

- Pour un établissement comme Vontobel – qui a fait le travail nécessaire pour se mettre en conformité avec les nouvelles règles –, je pense que l’échange automatique d’informations apporte même de nombreux avantages. Cela ouvre de nombreuses nouvelles possibilités d’investissement pour les clients étrangers dont l’argent est correctement imposé. A la suite d’une régularisation, un client a beaucoup plus de possibilités de faire quelque chose d’utile avec son argent.

- Les banques suisses n’ont toutefois plus l’argument du secret bancaire à faire valoir comme avantage vis-à-vis des établissements étrangers?

- La place financière suisse dispose d’une excellente culture du service bancaire à faire valoir. La Suisse a une monnaie forte et un système politique stable. Je suis confiant pour l’avenir de notre place financière. Il n’y a aucune raison de se lamenter. Il faut se mettre à prouver que nous savons ce que nous faisons – et que nous le faisons très bien!

- Comment voyez-vous l’automatisation grandissante dans les services financiers, à l’exemple des «robots conseillers»? L’activité de conseil est-elle menacée par la numérisation?

- Il n’y a aucune raison d’opposer ces deux tendances. Je pense au contraire que c’est en mettant en commun les nouvelles possibilités offertes par la numérisation avec l’expertise des conseillers en placements que l’on obtiendra les meilleurs résultats. Aujourd’hui, un client peut obtenir chaque matin sur son portable ou son ordinateur un rapport détaillé de nos équipes de recherche. Il peut effectuer en ligne des simulations de son portefeuille de placements et il peut entrer en contact avec son conseiller pratiquement à tout moment et partout, que ce soit par téléphone ou via un chat. Il s’agit d’atouts fantastiques. Le travail du conseiller continuera de figurer au centre du processus d’investissement dans la gestion de fortune. La numérisation et le conseil personnalisé doivent être combinés, pas opposés.