Industrie

A Perlen, le combat du dernier fabricant suisse de papier

CPH est une action qui a gagné 60% en un an. C’est aussi un groupe familial qui a débuté dans la chimie il y a deux cents ans, s’est développé également dans le papier pour journaux et magazines et ensuite dans l’emballage. Le dernier producteur de papier suisse veut être un leader en termes de coûts. Une perle basée à Perlen?

Une église, un restaurant, une énorme fabrique. Dans la campagne entre Lucerne et Zoug, le village de Perlen vit au rythme de l’entreprise CPH Chemie + Papier Holding. L’immeuble, qui abrite notamment la nouvelle machine à papier, est largement plus étendu qu’un terrain de football. Au total, l’entreprise familiale emploie 500 salariés au siège, sur un total d’un millier dans le monde. Créée par les frères Schnorf en 1818 à Uetikon, sur les bords du lac de Zurich, elle a d’abord été un groupe chimique, fabriquant initialement de l’acide sulfurique, du vitriol et du sel de cobalt, et devint même le plus grand groupe chimique de Suisse.

Un deuxième segment d’activité, la production de papier, vit le jour en 1878, précisément à Perlen, puis un troisième, l’emballage en 1962, également à Perlen. A la suite d’une concurrence effrénée et la fermeture de la fabrique d’Utzenstorf Papier, à la fin 2017, CPH est le dernier fabricant de papier en Suisse. En bourse, c’est aussi une action en nette hausse, avec un gain de 60% sur un an. L’action est effet cotée depuis 2001, après que Perlen Papier a été traitée sur le marché hors bourse. Sa capitalisation atteint 387 millions de francs, soit l’équivalent de 70% du chiffre d’affaires. Selon une étude de Dynamics Group, le titre se traite avec une décote de 50% sur ses concurrents internationaux.

40% aux mains du public

Le capital de la société appartient à 60% à la famille fondatrice à travers une holding. La septième génération est représentée au conseil d’administration. Les 40% restants sont aux mains du public (free float). En bourse, les volumes d’activités sont modestes, mais «il est important que les analystes suivent notre titre. Nous voulons être capables de lever des capitaux sur les marchés financiers», explique Peter Schildknecht, directeur de l’entreprise. Cet ingénieur de formation a auparavant travaillé pour Von Roll et Sarna, notamment.

Les analystes de Dynamics Group, Partners Group et la Banque Cantonale de Zurich suivent la société et évaluent sa performance, indique le directeur. La société a également émis une obligation de 120 millions de francs, qui échoit à la mi-2019. «La cotation en bourse nous offre de la visibilité sur les marchés. Nous voulons avoir un jugement des marchés sur notre développement», déclare Peter Schildknecht. La société a besoin de disposer de la plus grande marge de manœuvre possible pour son financement.

L’industrie du papier est gourmande en capital. Il est donc important de disposer d'une très grande flexibilité. En 2008, l’entreprise a investi dans une nouvelle machine de fabrication de papier. L’investissement lui a coûté 470 millions de francs. Il s’agit d’ailleurs du dernier gros investissement de l’industrie européenne du papier. De tels équipements ont une durée de vie qui dépasse une génération. La moitié a été autofinancée et le reste est le résultat d’un crédit bancaire.

A la recherche du leadership en termes de coûts

Société suisse, CPH exporte l’essentiel de ses 435 millions de francs de chiffre d’affaires. Elle a souffert du franc fort et a dû multiplier les mesures pour réduire ses coûts. Elle a même enregistré une perte de 271 millions de francs en 2013. En 2016, le résultat était encore légèrement négatif. Mais les analystes s’attendent à une sensible amélioration.

Dans ce groupe présent dans trois domaines d’activité, la production de papier représente 56% du chiffre d’affaires. Ce dernier secteur subit une baisse continue de ses ventes. CPH y enregistre une légère perte d’exploitation en 2016. Mais la direction croit en un retournement en raison des mesures qui ont été prises pour redresser sa productivité. «Pour réussir sur le marché du papier, nous devons être le leader en termes de coûts. Nous sommes d’ailleurs sur la bonne voie», indique Peter Schildknecht. A l’évidence, la direction n’a nulle envie de sortir de ce marché, même si elle est la dernière représentante suisse de cette activité.

La concurrence sur le marché du papier est effrénée en Europe. Chaque acteur lutte pour sa survie. Un tiers des capacités ont fermé ou ont été mises en faillite ces cinq dernières années

La production de papier dépend du coût de son approvisionnement en eau, en vieux papiers, en bois et en énergie. Elle dispose d’une usine de traitement des eaux usées qui à elle seule peut gérer les eaux usées du canton de Thurgovie. La principale matière première est constituée de vieux papiers. A la suite de son investissement dans une nouvelle machine, l’entreprise a dû importer un grand montant de vieux papiers de l’étranger. Elle a donc été pénalisée par les coûts de transport. Mais comme Perlen a racheté en 2017 son dernier concurrent suisse, la fabrique d’Utzenstorf, elle peut dorénavant utiliser le vieux papier de cette dernière plutôt que de l’importer. Le groupe lucernois a besoin de 500 000 tonnes de vieux papiers, ce qui correspond à la production de tout le pays.

Sur le plan de l’énergie, à part vis-à-vis de la France où l’énergie est subventionnée, CPH appartient aux plus compétitifs d’Europe, selon son directeur. Elle achète son énergie à la bourse de Leipzig. La productivité est donc au niveau des meilleurs. La production s’est accrue de 80% avec les mêmes coûts, explique Peter Schildknecht. L’entreprise est persuadée d’appartenir aux gagnants de la concurrence. Le marché suisse, celui des médias, est trop petit pour CPH. Plus de 80% du papier qu’elle produit à Perlen est donc consacré à l’exportation.

«La concurrence sur le marché du papier est effrénée en Europe. Chaque acteur lutte pour sa survie. Un tiers des capacités ont fermé ou ont été mises en faillite ces cinq dernières années», observe la direction.

Les médias papier ne disparaîtront pas

Les médias continueront-ils à faire confiance au papier? Peter Schildknecht en est persuadé. Le déclin va se poursuivre, «mais nous atteindrons un niveau plancher. Les médias feront toujours des journaux dans dix ou quinze ans», déclare le directeur. La réduction des capacités de production est toutefois nécessaire. Les entreprises qui disposent des coûts les plus élevés seront les premières à disparaître. Pour les autres, la question sera de dégager des bénéfices suffisants pour réinvestir dans de nouveaux projets. «Aujourd’hui, nous gagnons trop peu d’argent pour réinvestir», explique-t-il. Le dernier grand investissement date d’il y a dix ans. Il correspond au double du chiffre d’affaires annuel.

Conserver un portefeuille diversifié

La dépendance du groupe à l’égard du papier est en baisse sous l’effet d’une croissance significative dans les deux autres domaines, l’emballage et la chimie. Mais dans l’histoire du groupe, il est arrivé que le papier offre la plus forte croissance. La direction a l’intention de rester fidèle à cette stratégie des trois piliers et de conserver un portefeuille diversifié dans l’industrie.

Dans la chimie, CPH, numéro trois mondial, se concentre sur la chimie anorganique, en l’occurrence les «tamis moléculaires» pour l’industrie. Ses clients appartiennent aux plus grands producteurs de gaz mondiaux, comme Air Liquide ou Linde. Elle est présente aux Etats-Unis et à Uetikon, près de Zurich. Le site zurichois, non rentable, a été vendu au canton de Zurich en 2016, qui est en train de le transformer en gymnase. Le groupe a ensuite investi en Chine et repris Alsio à 80% dans le cadre d’un investissement d’environ 20 millions. Le groupe a également construit une nouvelle usine en Bosnie-Herzégovine en 2017. La majeure partie de la production a été transférée d’Uetikon à l’étranger et une trentaine d’emplois seront transférés sur un nouveau site à Rüti.

L’emballage, l’activité qui présente la plus forte croissance

Le troisième pilier du groupe est l’emballage. Le groupe produit des blisters pour les médicaments, c’est-à-dire des protections transparentes en plastique pour les comprimés. Les clients sont les grands groupes pharmas. C’est l’activité qui présente la plus forte croissance, notamment grâce à l’Asie et à l’Amérique latine. La stratégie de CPH dans ce domaine consiste à investir dans l’innovation, à l’image de la récompense obtenue pour un nouvel emballage d’un médicament à inhaler. La direction en attend un fort potentiel. La société croît aussi par acquisition. La semaine dernière, elle a repris Sekoya, au Brésil.

A moyen terme, la croissance bénéficiaire de CPH viendra surtout de la chimie et de l’emballage, essentiellement en Asie et en Amérique latine. Dans le papier, les efforts d’économies étant accomplis, le groupe s'attend à récolter les fruits de son leadership en termes de coûts. 

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