Matières premières

Le Pérou dépend trop des mines 

Peut-on se passer de l’industrie minière? Début avril, à la veille des élections législatives et présidentielles – dont le deuxième tour aura lieu le 6 juin –, on pouvait voir la plupart des candidats s’écharper sur cette question

Le débat est vif au Pérou sur l'avenir du secteur minier, qui représente une source majeure de revenus. Pour schématiser, à l'occasion du premier tour des élections, les «libéraux» ont prôné l’intensification de l’activité extractive, alors que les «protectionnistes» parlaient de réduire les permis et d’augmenter les impôts aux multinationales.

Il n’est pas étonnant que le Pérou ait l’obsession de ce secteur, du fait de la considérable richesse en minerais de son sol, principalement dans les Andes. Bien sûr, il ne constitue pas une exception régionale, puisque ses voisins traversés par la même Cordillère bénéficient aussi de juteuses réserves : au Chili, autre grande puissance dans ce domaine, les mines (surtout, le cuivre, le lithium ou l’iode) assurent près de 11% du produit intérieur brut (PIB).

La Bolivie connait aussi un boom qui accompagne l’extraction en gaz, le grand pilier de l’économie. Quant à l’Equateur, il connaît un scénario similaire, quoique dans son cas, c’est le pétrole qui tire le pays vers le haut.

Hyper-dépendance

Mais, à la différence des autres, le Pérou a fait de ses minerais une telle priorité qu'aujourd’hui, beaucoup s’inquiètent de cette «hyper dépendance», pour reprendre une expression omniprésente dans les médias. De fait, dans un pays qui regorge d’argent, de cuivre, de zinc, d’étain ou d’or, ce secteur pèse 11% du PIB -comme au Chili-, mais représente 20% des recettes fiscales, la moitié de ses devises et 60% de ses exportations.

On comprend ainsi pourquoi, avec le Chili limitrophe, le plus grand pays andin dont la vitrine touristique est le Macchu Picchu a connu la plus grande croissance du continent. Au cours de la décennie 2002-2012, tel un «Dragon sud-américain», le Pérou a surfé sur une performance à deux chiffres, entre 10 et 12%.

Un rythme considérable, et sans précédent historique pour une nation habituée aux affres du sous-développement. Pour la seule période comprise entre 2008 et 2012, le secteur minier a concentré 34 milliards de dollars d’investissements étrangers (33,26 milliards de francs), soit 142% de hausse vis-à-vis des quatre années antérieures.

Cette source de richesses est spectaculaire. Depuis l’avènement d’Alberto Fujimori, président de la république d’origine japonaise jusqu'à 2000, ses successeurs ne se sont pas privés de baser leur stratégie économique sur ce pilier, d’ouvrir à bras ouverts les multinationales (souvent canadiennes ou des Etats-Unis) et, plus généralement, d’accorder toutes les facilités aux agents de l’extraction minière.

Il suffit de survoler aujourd’hui la Cordillère septentrionale, vers Cajamarca, ou la sierra centrale (au sud de Cuzco), pour constater l’intensité de l’activité des pelleteuses, la destruction d’une partie paysage montagneux, et l’étêtement de plusieurs sommets.

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Longtemps, la mine ne générait aucun débat, aucune problématique, ou si peu. Et pour cause : d’après la Banque du Pérou, au cours de cette «décennie miraculeuse», ce secteur aurait permis à 9 millions de Péruviens, soit environ le tiers de la population, de sortir de leur situation de pauvreté.

Sauf que depuis deux ans, alors que le prix des minerais a sensiblement baissé, ce «supercycle» montre des signes de fatigue et génère des doutes sur ses bienfaits. «On se rend désormais compte que cette fuite en avant, cette obsession pour une sorte de rente extractive n’a pas été accompagnée d’investissements technologiques; nous n’avons pas de plan B», souligne Carlos Monge, président de NRGI, une ONG qui veille au bon fonctionnement du secteur.

Environnement ravagé

Comme lui, beaucoup dénoncent les ravages sur l’environnement, notamment près d’ Arequipa, d’Abancay ou de Junin, et les abus des multinationales confrontées à pas moins de 70 conflits sociaux. Le principal, le projet Conga, dans la région de Cajamarca, lancé par l’américain Newmont près de la principale mine d’or d’Amérique du Sud, a été «suspendu» par la justice après une série de plaintes déposées par des communautés indigènes pour «risque de contamination de toutes les sources d’eau» de la région.

On observe donc un coup de frein à cette quasi monoculture. «Certes, il faut corriger certaines exagérations et réformer le secteur, estime Carlos Casas, expert à l’université Pacifico, à Lima. Mais imaginer un scénario futur sans les mines au Pérou est une sottise. C’est encore, de très loin, notre principale source de financement».

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