Mayfair, dans des bureaux chics entièrement vitrés. Alban de Clermont-Tonnerre, l’un des associés de Clerville Investment Management, une boutique de gestion de fortune, n’y va pas par quatre chemins. «On prépare nos cartons pour déménager à Paris. Moi, j’avais de toute façon prévu de rentrer pour des raisons personnelles à l’été 2018. Mais avec le Brexit, on va très probablement déplacer toute l’entreprise.»

Avec seulement dix personnes, dont les quatre associés – deux Français, deux Belges –, la structure, qui gère 1,2 milliard d’euros, est très légère et peut facilement se déplacer. Avec des fonds enregistrés au Luxembourg, elle doit absolument rester à l’intérieur de l’Union Européenne (UE). Une décision définitive sera prise probablement en 2017.

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Conserver le passeport financier européen

Canary Wharf, au 40e étage d’une tour, avec vue imprenable sur l’est de Londres. Un haut cadre dirigeant d’une des plus grosses banques de la planète, protégé par l’anonymat, est tout aussi catégorique. «Nos plans pour déménager sont prêts. On attend que Theresa May, la première ministre britannique, lance officiellement les négociations de retrait de l’UE, ce qu’elle a promis de faire d’ici à mars 2017. Si on n’y voit pas plus clair à ce moment-là, on mettra à exécution nos plans.» Dans un premier temps, plusieurs centaines d’emplois seront transférées. Destination probable: la France ou l’Allemagne.

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Shoreditch, un quartier tendance de l’est de Londres, dans une galerie d’art. Marta Krupinska est cofondatrice d’Azimo, une start-up qui réalise des transferts internationaux d’argent. Cette Polonaise, qui vit depuis cinq ans à Londres dans ce quartier extrêmement multiculturel, est furieuse du Brexit et de son ton anti-immigrés. En réaction, elle a commandité une petite exposition en hommage aux réfugiés. Concernant son travail, elle a lancé une prospection active pour ouvrir un bureau ailleurs dans l’UE.

«Nous sommes en contact avec les régulateurs d’Irlande, d’Allemagne, des Pays-Bas, du Luxembourg… On a absolument besoin de conserver une base dans l’Union européenne.» Pour elle, comme pour les autres, la clé est de conserver le fameux passeport financier européen: la possibilité de vendre des produits financiers à travers toute l’UE, en étant régulé dans un seul pays.

Des départs inéluctables

Petite boutique de gestion de fortune, grande banque internationale, start-up de la «fintech» («financial technology»): tous les métiers de la City sont dans les starting-blocks. Quatre mois après le vote des Britanniques en faveur de la sortie de l’Union européenne, le centre financier prépare activement des plans de déménagement. Les départs sont désormais inéluctables. Seules leur ampleur et leur vitesse sont en question.

Une étude réalisée par le cabinet Oliver Wyman prévoit, selon les scénarios, entre 4000 et 35 000 emplois qui quitteraient les rives de la Tamise. Cela représente entre 1% et 8% de la main-d’œuvre de la City. Pas de quoi faire disparaître le premier centre financier d’Europe, mais de quoi sérieusement l’affaiblir.

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Pour le Royaume-Uni, c’est un tremblement de terre économique. Si elle n’emploie directement que 400 000 personnes, la City est au cœur de son modèle: les services aux entreprises et les services financiers sont les deux premières exportations du pays. Londres, qui a connu un grave déclin entre la seconde guerre mondiale et la fin des années 1970, lui doit son renouveau. Le Brexit remet tout en cause.

Jusqu’au 23 juin, une toute-puissance pas remise en cause

Dans son bureau d’angle au cœur de la City, Benoît d’Angelin admire les nombreux immeubles en construction autour de lui en dégustant des sushis. Partout, des grues témoignent de l’extraordinaire dynamisme du centre financier britannique. Jusqu’au référendum du 23 juin, la toute-puissance de la City, qui dépasse New York par de nombreux aspects, n’était pas remise en question.

Mais le banquier français, passé notamment par BNP Paribas et Lehman Brothers, aujourd’hui associé fondateur d’Ondra, une banque indépendante de conseil en fusions et acquisitions, a de la mémoire. Il est arrivé à Londres en 1986, quand la capitale britannique était loin de dominer les autres places européennes. «Londres était une place financière importante mais un peu vieillotte. La criée existait encore, avec des métiers très définis: les «merchants banks», les «brokers», les «jobers», chacun avec sa fonction et sa réglementation. Les seuls restaurants étaient les pubs, les fish and chips ou des établissements gastronomiques très anglais.»

Depuis 1986, le débarquement des Américains

Tout a basculé le 27 octobre 1986, il y a exactement trente ans. Margaret Thatcher lance alors le «Big Bang». Cette complète dérégulation des services financiers fait voler en éclats le traditionnel club de gentlemen. Les commissions fixes imposées par les courtiers sont supprimées, la bourse est informatisée, la séparation entre métiers disparaît…

«A l’époque, je voyais des clients partir déjeuner à 13 heures et revenir à 17 heures, se rappelle Richard Lumb, qui travaille aujourd’hui chez Accenture. Tout ça s’est arrêté rapidement: le Big Bang a introduit le concept des sandwichs… Pour moi qui débutais dans le métier, c’était une période grisante. Je faisais partie des Yuppies (Young Urban Professionnals).»

En quelques années, le chamboulement est complet. Les Américains débarquent en force, rachetant à tour de bras les vieilles maisons de courtage et les banques d’investissement britanniques. Les établissements se consolident, formant d’énormes conglomérats internationaux.

Les grandes banques des Etats-Unis en profitent d’autant plus qu’elles sont déjà présentes, depuis qu’une autre révolution a secoué Londres dans les années 1960 et 1970: la naissance du marché des «eurodollars», ces dollars en circulation hors des Etats-Unis. A l’époque, le contrôle des capitaux est encore très strict, rendant difficile de sortir de l’argent des Etats-Unis. Inversement, rapatrier des dollars coûte cher pour des raisons fiscales. Avec les deux chocs pétroliers, les pétrodollars affluent. Londres réussit à s’imposer comme la place incontournable de ce marché.

Puis la fin de l’âge d’or

Eurodollars, Big Bang… La City commence à prendre le dessus. Une troisième bataille achèvera la victoire du centre financier britannique: la création de la monnaie unique européenne et du marché unique. Différentes directives européennes développent un système de «passeport», qui permet de vendre des produits financiers à travers toute l’Union. Londres devient le principal marché des capitaux de la zone euro. Progressivement, les grandes banques américaines et japonaises concentrent leurs effectifs à Londres, y compris pour couvrir l’est de l’Europe et la Russie.

L’âge d’or ne pouvait pas durer éternellement. Aujourd’hui, le marché des eurodollars n’a plus vraiment de justification réglementaire: le contrôle des capitaux a été supprimé depuis longtemps. La déréglementation du Big Bang a été copiée un peu partout dans le monde. Et voilà que le Brexit remet en cause l’accès à l’UE. «Ce qui a fait la gloire de la City dans ces années n’est plus réellement un avantage comparatif, estime Benoit d’Angelin. Il y a aujourd’hui moins de raisons d’être basé à Londres.»

Le coup dur de 2008

D’autant que la conjoncture est très difficile. La crise financière de 2008 a donné un brusque coup d’arrêt à l’expansion de la City. Depuis, les Britanniques ont voté les lois Vickers, qui imposent une quasi-séparation des activités entre banque de détail et banque d’investissement. C’est l’une des réglementations les plus dures au monde sur ce sujet. «Avant le Brexit, les banques peinaient déjà à rentabiliser leur capital», rappelle Margaret Doyle, associée du cabinet Deloitte.

L’atmosphère politique thatchérienne, pro-City, a également disparu. Les avantages fiscaux offerts aux étrangers (les fameux «non-doms», non domiciliés) sont progressivement érodés. La rhétorique anti-immigré et antimondialisation du Brexit n’a pas arrangé les choses. Dans ce contexte, la sortie de l’UE pourrait servir de révélateur de la fin d’un cycle.

Un déménagement lourd et compliqué

Reste qu’on ne déménage pas comme cela des banques entières. Une large partie du personnel ne sera pas d’accord. Il faudra trouver de nouveaux bureaux, licencier les employés à Londres, embaucher ailleurs, demander des autorisations administratives, mettre en place des systèmes informatiques, trouver des écoles internationales…

Retour à Canary Wharf, au 40e étage du siège d’une grande banque. «Ici, témoigne le même haut cadre dirigeant, nous utilisons le passeport financier à chaque seconde: un client en Allemagne qui veut couvrir son risque de change, un autre en France qui émet une obligation, de la gestion de trésorerie…» Si le Royaume-Uni perd son passeport, ce qui est probable, cette activité devra absolument déménager. Mais un tel processus est très lourd.

Seul le strict minimum sera délocalisé

Pour chaque client de la banque, il faudra signer un nouvel accord-cadre juridique, sur lequel sont réalisées toutes les transactions. Cela nécessite la mobilisation des avocats, la mise en place de nouveaux comptes en banques, d’éventuelles négociations… «Pour un seul client, on peut faire ça en quinze jours. Mais on a 10 000 clients dans l’UE. On estime qu’il nous faut deux ans pour mettre en place notre déménagement», reprend notre dirigeant.

C’est pourquoi seul le strict minimum sera délocalisé, du moins dans un premier temps. «Le débat actuel est binaire, critique Mark Boleat, le principal lobbyiste de la corporation de la City. On nous dit que ce sera tout ou rien. Mais c’est une erreur de perception. Goldman Sachs ne va jamais complètement fermer à Londres.»

Retour à New York?

D’autant que trouver une autre ville où s’installer ne sera pas simple. Aucune grande capitale européenne ne se détache vraiment. «Dublin manque de bureaux et de logements, témoigne Stéphane Rambosson, du cabinet de chasseur de têtes DHR International. Je sais qu’une grande banque a récemment tenté d’y déplacer certaines activités et a finalement abandonné. Francfort n’est pas une ville passionnante, et la flexibilité du travail y est limitée. Le Portugal propose actuellement le meilleur paquet fiscal et Madrid est près de faire de même, mais la finance n’y est pas très développée. Paris offre un cadre de vie très agréable mais la flexibilité de l’emploi, ainsi que les questions de sécurité, posent problème.»

S’installer là où elles sont déjà présentes

Dans ces circonstances, le plus simple pour les grandes institutions sera de s’installer là où elles sont déjà présentes et où elles ont déjà une licence bancaire (qui peut être longue à obtenir). Pour HSBC, très présente en France, Paris devrait primer. Pour Goldman Sachs, le choix se concentre désormais sur Paris ou Francfort, selon nos informations. La banque américaine entend délocaliser entre mille et deux mille emplois, sur les quelque six mille qu’elle a actuellement à Londres.

Reste une dernière possibilité: que les emplois de Londres ne profitent à personne en Europe. Certaines activités pourraient déménager… à New York. C’est la théorie de Benoît d’Angelin, de la banque d’affaires Ondra. «Cela fait quarante ans que les Etats-Unis n’attendent que ça.» Selon lui, Wall Street a longtemps souffert de la régulation américaine, laissant la City devenir la base pour les affaires internationales. Le Brexit offre l’occasion de redresser l’équilibre.