Il est impossible aujourd'hui de dire ce que sera le monde en 2100. D'innombrables changements sont en cours, mille devenirs demeurent possibles et l'essentiel dépend encore des réponses que les sociétés humaines vont apporter à quelques grandes questions. Laisserons-nous pendant plusieurs générations un à trois milliards d'humains dans le dénuement? Continuerons-nous à susciter la dégradation de l'environnement, la modification du système climatique et la destruction massive d'espèces vivantes? Saurons-nous trouver les suppléments de conscience et de responsabilité qu'impliquent nos nouveaux savoirs scientifiques et techniques? Le système «marché - pouvoir d'achat - prix» restera-t-il un simple outil de régulation de la vie courante des sociétés ou va-t-il dominer le devenir même de l'homme et de l'humanité, en permettant aux plus fortunés de décider de la mise en œuvre des savoirs génétiques, du clonage, de la «fabrication» de l'homme et de sa mort?

A l'échelle de l'histoire, nous voici brusquement placés devant des enjeux qui dépassent chacun d'entre nous et pour lesquels les instances de délibération et de décision adéquates n'existent pas. A défaut d'en prendre la mesure, essayons d'en marquer la démesure. Jamais l'humanité n'a été aussi nombreuse; jamais les hommes n'ont disposé d'autant de capacités et de moyens – scientifiques, techniques, productifs, financiers, de création et de destruction; jamais la reproduction des sociétés humaines n'a autant agressé la planète, les climats, le vivant… En matière de transport, de communication, d'information, ce qui était hier impensable entre dans le quotidien. Et des équipes de spécialistes ont acquis sur le vivant et l'homme des pouvoirs qui n'appartenaient jusqu'ici qu'au Dieu créateur ou à la lente évolution de la nature.

Démographie galopante

En deux siècles, la population humaine a été multipliée par six et les richesses produites par trente ou quarante: grosso modo, la production moyenne par habitant de la Terre a été multipliée par six, largement de quoi assurer le bien-être de chacun. Mais, dans les pays pauvres d'aujourd'hui, la production moyenne par tête n'a pratiquement pas progressé par rapport au début du XIXe siècle, alors qu'elle était multipliée des dizaines de fois dans les pays riches.

Un petit milliard d'humains dispose des troisquarts des ressources de la planète et jouit d'un mode de vie «moderne» qui fascine la plupart des autres. Près de trois milliards d'humains vivent avec moins de deux dollars par jour et plus d'un milliard avec moins d'un dollar. La pauvreté est le mal qui aggrave tous les maux: par centaines de millions, des hommes, des femmes, des enfants manquent d'eau potable, sont insuffisamment ou mal nourris, manquent des soins et de l'enseignement essentiels…

Depuis quelques années, ces constats s'imposent à nos esprits: ils finissent par ressortir dans les discours des principaux dirigeants mondiaux. Le Sommet du millénaire des Nations unies et le Forum social de Porto Alegre ont fortement mis en cause la pauvreté; le président de la Banque mondiale n'a de cesse de la dénoncer; les dirigeants du G7 l'ont déplorée à Okinawa et on en a récemment débattu à Davos. Mais les paroles ne suffisent pas. Acteurs de terrain, ONG, humanitaires en combattent au jour le jour les effets. S'attaquer à ses racines implique de les mettre à nu.

Il faut voir que la croissance tirée par la recherche de profits et de gains élevés est en elle-même génératrice d'inégalités, donc de pauvreté. Il faut relire les pages de Gunnar Myrdal à propos de la société américaine des années quarante ou des pays sous-développés de l'après-guerre: dans une société ou un monde inégaux jouent d'un côté des effets cumulatifs d'entraînement et d'enrichissement et, de l'autre, des effets également cumulatifs de remous et d'appauvrissement. Il faut reconnaître que la mondialisation, dans un monde aussi inégal que le nôtre, ne laisse aucune chance aux pays pauvres à faible cohésion sociale et sans tradition étatique.

Faire réellement reculer la pauvreté, atténuer les inégalités implique d'abord qu'on rejette les illusoires panacées d'un libéralisme débridé et irresponsable – ce qui ne met nullement en cause le marché et l'entreprise; cela implique aussi qu'en contrepoint des dynamiques capitalistes et des logiques de marché soient développées des actions volontaires, massives et durables de redistribution et de soutien à des processus locaux de développement impliquant les populations concernées. Cela pourrait constituer la charpente d'un «plan Marshall» planétaire, pluri-décennal, en faveur des pays et des populations qui manquent de l'essentiel.

Ce «plan Marshall» devrait s'inscrire dans un «programme pour un monde humain», qui inclurait la sauvegarde de l'environnement, la mobilisation des nouveaux savoirs scientifiques et techniques sur des objectifs essentiels et l'effort des sociétés les plus riches à rendre «soutenable» leur propre développement – qui reste, pour d'innombrables humains, le modèle à suivre.

Mais qui, quel pays, quel homme d'Etat pourrait porter aujourd'hui un tel projet?

Les palinodies, les tergiversations des dirigeants du G7 autour de l'annulation de la dette des pays les plus pauvres sont de mauvais augure, même si quelques-uns ont fini par franchir le pas. Le blocage sur lequel s'est achevé le sommet de La Haye ne laisse pas d'inquiéter: alors que les alarmes des scientifiques au sujet du réchauffement climatique sont plus claires que jamais, l'intransigeante position des Etats-Unis, soucieux de satisfaire le lobby énergétique et automobile, a conduit à reporter la décision.

Mégapuissance américaine

Plus largement, les dirigeants de la puissance en situation hégémonique se refusent à prendre en charge les grands problèmes du monde. America first est leur devise. Le libre échange est utile, pour ouvrir le monde aux entreprises et aux produits américains, par exemple aux OGM. Vivant au-dessus de leurs moyens, les Etats-Unis s'endettent: peu leur importe, puisqu'ils sont prêts en cas de difficulté à relever fortement – comme dans les années 1980 – les taux d'intérêt, pour mettre à genoux les autres. De même, le projet de bouclier antimissile, avant d'avoir la moindre efficacité militaire, va servir à forcer d'autres pays à des efforts qui handicaperont leurs politiques de renouveau ou de développement.

Mais aucune autre puissance n'est prête à prendre leur place. L'Europe pourra se rebiffer et la Russie ruer dans les brancards; la Chine va, aussi longtemps que possible, chercher à composer. Et, en cas de crise grave, chacun se repliera sur son aire.

Les lieux de pouvoir actuels – Conseil de sécurité de l'ONU, G7, FMI - ne sont rien sans les Etats-Unis. Ils ne peuvent donc suppléer à la passivité de ce pays face aux urgences de notre temps. En outre, ils correspondent de moins en moins à la réalité du monde: leur réforme devrait donc être un des chantiers de la décennie qui vient. Un «G6» pourrait réunir les six principales puissances mondiales: les Etats-Unis, l'Union européenne, la Russie, l'Inde, la Chine et le Japon. L'Organisation des Nations unies, sans mettre en cause son Assemblée générale, pourrait favoriser la structuration d'instances régionales facilitant les coopérations dans leurs aires et y assumant de nouvelles responsabilités; sur cette base pourrait être constitué un Directoire, composé des représentants des dix ou douze «grandes régions du monde». Enfin, des moyens juridiques, judiciaires et policiers devraient être mis en place pour combattre tant le crime organisé international que la nouvelle criminalité planétaire – financière, écologique, contre les populations ou contre la dignité humaine.

Par-delà les modalités, l'essentiel est que, face à de nouveaux et pressants enjeux mondiaux, les sociétés humaines se dotent des moyens permettant de conjurer les dangers et d'atteindre un petit nombre d'objectifs prioritaires.

* Professeur émérite de l'Université Paris 7, économiste et historien des temps présents.

Auteur de l'Histoire du capitalisme, (5e éd. 2000, Points/Seuil) et du Basculement du monde (2e éd. 2000, Poche/La Découverte).