21 milliards de pertes, c’est ce que la Banque nationale suisse (BNS) a estimé pour l’exercice 2010, dont les chiffres exacts seront publiés le 3 mars. En conséquence, elle a annoncé vouloir reconstituer rapidement ses provisions, ce qui l’empêchera le cas échéant de distribuer aux Cantons et à la Confédération les 2,5 milliards de francs originellement prévus. Le piquant de l’affaire, c’est qu’il s’agit de pertes d’évaluation purement comptables. Comme, dans ses livres, la BNS porte ses actifs en devises ou son or au cours du marché de fin d’année, le montant en francs de ces avoirs chute si notre monnaie s’est appréciée durant un exercice et s’élève si celle-ci s’est dépréciée. Elle enregistre une moins-value et ses provisions reculent dans le premier cas, une plus-value et des provisions à la hausse dans le second quoique ces variations soient le plus souvent temporaires et artificielles, car en monnaie étrangère et, donc, en pouvoir d’achat international, les réserves de changes suisses ne changent pas parallèlement. En 2010, par exemple et malgré les pertes annoncées, elles ont même quasi explosé en devises grâce aux interventions du printemps.

En fait, rien ou presque ne force la BNS à comptabiliser ses avoirs au prix du marché, même les banques commerciales n’y sont plus tenues depuis avril 2009. Durant plusieurs décennies n’a-t-elle d’ailleurs pas estimé son or sa parité officielle, soit bien au-dessous du marché? En outre, elle n’est pas un opérateur marginal sans influence sur les prix financiers. À court et moyen termes, son action fixe en effet la valeur internationale du franc et qui sait où irait le prix de l’or si elle décidait de liquider son stock de métal jaune du jour au lendemain? C’est pourquoi elle pourrait à juste titre évaluer ses actifs par exemple à leurs cours d’achat ou à un cours moyen ou à la parité de leur pouvoir d’achat, ce qui lui permettrait de lisser son bilan et réduire ses provisions.

N’oublions jamais en effet qu’un institut d’émission est un animal bizarre qui, seul de toute l’économie, porte ses encaisses – billets, comptes de virements – non à l’actif, mais au passif de son bilan. Mais, surtout, c’est le seul acteur qui peut toujours rembourser ses dettes internes en créant les moyens de paiements nécessaires et ne peut faire faillite dans sa propre monnaie. Cet institut n’a donc en principe pas besoin, comme doivent le faire les autres banques, de provisionner des risques dans sa propre monnaie. Si, cependant, la BNS le fait, c’est qu’elle est une société anonyme, une société cotée en bourse même, qui doit donc suivre des us et coutumes qui lui sont mal adaptés. Pour s’y conformer, elle vient de décider d’accroître d’au minimum 3 milliards l’an ses réserves de change à l’actif et, parallèlement, ses provisions au passif. Il faudra donc que ses 200 milliards de devises lui rapportent au moins 1,5% l’an, ce qui semble parfaitement atteignable à première vue et ne devrait donc pas menacer les versements aux Cantons et à la Confédération.

Mais c’est là compter sans les exigences de la politique monétaire. Pour éponger (ou «neutraliser» dans le jargon des banques centrales) les francs créés lors de ses interventions du printemps dernier, la BNS a en effet émis quelque 100 milliards de titres portant un intérêt que les banques sont friandes de souscrire. Pour le moment, ceux-ci ne coûtent presque rien puisque les taux sont bas. Bientôt, toutefois, ces derniers remonteront vers des niveaux plus normaux, mettons 2% l’an. Notre banque centrale devra alors verser quelque 2 milliards de francs par an aux banques. À ces versements, deux autres injections annuelles de liquidités viendront s’ajouter: environ 500 millions pour les frais de fonctionnement de l’institut d’émission et, en principe, 2,5 milliards de distribution aux pouvoirs publics, soit 5 milliards par an au total. Comme, dans le même temps, 1 milliard suffira pour satisfaire la demande supplémentaire de monnaie centrale, la BNS devra alors retirer annuellement de la circulation quelque 4 milliards de liquidités juste créées. Pratiquement, elle ne pourra le faire qu’en rachetant ces francs avec des avoirs externes. Il faudra alors que ses 200 milliards de devises lui rapportent au moins 3.5% l’an, soit 7 milliards de francs pour que la BNS puisse en vendre 4 afin de stériliser sa distribution et en garder 3 pour gonfler ses provisions. 3,5% représenterait un rendement externe dépassant le taux suisse supposé de 150 points de base, un écart possible mais loin d’être garanti.

Certes, tout cela est musique d’avenir et personne ne connaît la constellation future des taux d’intérêt. Les banques, par exemple, pourraient accepter d’être rémunérées moins pour des titres de la BNS, mais nous sommes là en plein inconnu. Au moindre coup de Trafalgar, ce seront vraisemblablement les pouvoirs publics qui souffriront les premiers. Or cela demandera tout de même réflexion. S’il avait été décidé de ne leur distribuer que 2.5 milliards, c’est que la BNS voulait avec le temps voir ses réserves de changes grandir au même rythme que le PIB nominal. Or, celles-ci viennent d’exploser passant en deux ans de 15% à 45% du PIB. Est-il sage dans ces conditions de prévoir accélérer l’accumulation de telles réserves, d’autant que celles-ci s’élèvent déjà à 32000 francs par Suisse, une sorte de record mondial?

Sauf si elle avance d’autres critères – en liaison avec le bilan externe de nos banques par exemple – on ne peut s’empêcher de penser que la BNS veut accumuler des provisions uniquement pour éviter de tomber dans un rouge comptable embarrassant pour une SA ordinaire et cotée en bourse. Il est ainsi fort dommage que, lors la dernière révision de la loi en 2003, on ait gardé cet anachronisme Belle Époque et n’ait pas transformé notre institut d’émission en une banque d’État indépendante. Ironiquement, les Cantons, principaux actionnaires de l’institution, se seraient sans doute farouchement opposés au changement de statut sans savoir que c’est ce statut même qui risquerait, quelques années plus tard, de leur faire perdre une manne 1000 fois plus grande que la valeur de leurs actions BNS. Les dieux sont souvent cruels…