La photo est trompeuse. Peter Brabeck, 65 ans, saisi sur «sa» terrasse au sommet de la tour Nestlé à Vevey, affiche un grand sourire dans le journal alémanique «Sonntag», auquel il a accordé une interview. Ses propos n’ont pas de quoi faire rire. Il déplore, dans un langage direct, la détérioration des conditions cadre économiques, en particulier l’affaiblissement de la sécurité juridique offerte par le pays. Le président du conseil d’administration de Nestlé explique par exemple qu’un plafonnement de salaires décidé par la Confédération serait «le début de la fin». Et de poursuivre: «Nous devrions alors nous poser très clairement la question de savoir si la Suisse est toujours le bon endroit de résidence de l’entreprise».

Menace en l’air? Il est difficile de connaître les réelles intentions de Peter Brabeck, qui s’exprime très souvent sur des thèmes à caractère politique depuis qu’il a abandonné sa casquette de directeur opérationnel pour conserver celle de président du conseil d’administration. Il entend d’ailleurs conserver cette dernière «si la santé le lui permet», jusqu’à 72 ans, âge limite fixé par les statuts de la société.

Hauts salaires en question

Le pression du parti socialiste visant à réglementer les salaires prend la forme d’une initiative visant à limiter le salaire le plus élevé d’une entreprise à douze fois le montant du salaire le plus bas. Le syndicat Travail suisse a constaté, en avril 2009, que l’écart est de 1 contre 285 pour Peter Brabeck, et de 1 contre 172 pour Peter Bulcke, directeur général du groupe veveysan. Une autre démarche de la gauche vise à introduire une double imposition des salaires supérieurs à un million de francs.

La filiale Nestlé Suisse emploie 2700 personnes dans le pays et verse pour quelque 250 millions de francs de salaires. Mais le nombre de collaborateurs travaillant pour le groupe au siège mondial ou dans des divisions non rattachées à Nestlé Suisse s’élève à quelque 3000. Ce sont en priorité ces emplois qui pourraient être délocalisés. Nestlé réalise un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de francs en Suisse, soit 1,3% de ses ventes mondiales.

Peter Brabeck rappelle que le refus du peuple suisse de la semaine de 36 heures, en mars 2002, avait été décisif sur la décision du groupe de renforcer sa présence industrielle en Suisse, notamment avec Nescafé, Nespresso, et l’extension des activités chocolatières à Broc. 2,5 milliards de francs ont été investis dans le pays depuis cette époque.

Reste qu’on voit difficilement Nestlé qui a toujours, contrairement à Novartis, maintenu son attachement au franc suisse en publiant ses résultats dans cette monnaie, déplacer rapidement toutes ses activités internationales hors du pays.

Manque d’anticipation

Dans l’interview, Peter Brabeck laisse apparaître une inquiétude plus large: celle de la faible réaction du monde politique suisse face aux pressions européennes et américaines, notamment dans le domaine fiscal. Il reproche indirectement au gouvernement de n’avoir pas su anticiper ces pressions. En lâchant du lest au bon moment, estime-t-il, les concessions auraient été nettement moins importantes. C’est finalement cette soudaine et surprenante fragilité du système juridique helvétique, face à l’extérieur, mais aussi face au risque de pressions internes sur le contrôle des salaires et l’autonomie des organes dirigeants d’une entreprise, qui incite Peter Brabeck à remettre en question la localisation du groupe.

Nestlé réfléchit par ailleurs sérieusement à une nouvelle diversification de ses activités, dans un domaine du «bien-être» non rattaché à l’alimentation.