Alimentation

Peter Brabeck: «Nestlé doit poursuivre son orientation scientifique»

Ce jeudi après-midi a lieu une assemblée d'importance pour Nestlé. Peter Brabeck, 72 ans, quitte le conseil d’administration, remplacé par l'actuel patron Paul Bulcke. Nous l'avions rencontré pour évoquer 50 années passées dans la multinationale veveysanne

(Cet article est originellement paru le jeudi 2 juin 2016)


Alors que Nestlé fête ses 150 ans d’existence, l’homme qui a marqué le groupe de son empreinte durant près de vingt ans exerce son dernier mandat de président du Conseil d’administration. Peter Brabeck-Letmathe, 71 ans, se consacrera dès mi-avril 2017 à ses multiples passions, dont le vol en hélicoptère, et peut-être bientôt en Pilatus PC-24. Il suivra aussi de près ses investissements dans des domaines aussi éclectiques que l’élevage d’esturgeons haut-valaisans, l’hôtellerie ou les drones.

Le groupe emploie 335 000 personnes pour un chiffre annuel de 88,7 milliards de francs et un bénéfice net de 9 milliards en 2015. Retour avec Peter Brabeck, dans les locaux du musée Nestlé flambant neuf, sur son parcours au sein de l’entreprise multinationale aux 2000 marques et aux 436 fabriques dont une, au Mexique, fonctionne déjà sans apport d’eau.

Le Temps: Pourquoi avez-vous décidé, en 2010, de créer le musée Nestlé (nest) inauguré aujourd’hui derrière la gare de Vevey?

Peter Brabeck: Nous avons pensé aux consommateurs de nos produits, mais aussi au lieu de naissance de la société. Il s’agit de faire un petit cadeau aux habitants de la région en utilisant le site où Henri Nestlé a installé sa boulangerie et l’usine de farine lactée. J’espère que ce musée permettra de montrer l’âme de Nestlé et de rapprocher émotionnellement la population de l’entreprise, souvent perçue, dans la région, uniquement à travers son siège administratif de verre.

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- Vous avez vaincu un cancer tenace. Avez-vous pensé, à un moment ou un autre, ne pas pouvoir inaugurer ce musée à l’occasion des 150 ans de la société?

- Non. Cela ne m’a pas traversé l’esprit. Je suis d’un naturel optimiste.

- Est-ce important, pour vous, de laisser un bâtiment en signe de mémoire, comme Patrick Aebischer l’a fait à l’EPFL avec «Under one roof», qui renvoie, notamment, au Festival de Jazz de Montreux?

- Je ne considère pas ce musée comme une affaire personnelle. C’est un hasard si son inauguration fait coïncider les 150 ans de Nestlé, avec ma prochaine retraite professionnelle et mes 50 ans d’activités dans la compagnie.

- Le visiteur du musée peut découvrir, dans des tiroirs, les produits Nestlé innovants correspondant aux dates marquantes de l’évolution de l’entreprise. Quels produits, dans ces tiroirs, seront associés à l’année 2025?

- Sans doute une capsule Nespresso.

- Mais cette invention date de 1986. L’histoire ne sera-t-elle pas largement terminée en 2025?

- Non. L’histoire de Nespresso est en plein boom. Elle est loin de s’achever car ce produit est davantage qu’un produit. Il a ouvert la voie à une nouvelle forme de consommation, soit un café de grande qualité en portions. J’espère aussi qu’en 2025 Nestlé aura pu mettre sur le marché un produit culinaire particulier.

- Lequel? Un cube Maggi du XXIe siècle?

- Je pense effectivement à un adjuvant culinaire qui sera adapté aux besoins nutritionnels essentiels d’une grande partie de la population qui n’a pas encore accès aux produits alimentaires industriels.

- Y a-t-il encore un autre trésor dans votre tiroir estampillé 2025?

- Oui. Meritene, un complément alimentaire qui devrait aider les patients ayant eu une grave opération contre le cancer à pouvoir récupérer plus vite. Je pense que ce type de produits associés au combat contre des maladies deviendront très importants dans l’histoire de Nestlé.

- Une coïncidence me frappe. Nestlé a été créé il y a 150 ans autour d’une farine à base de bon lait de vaches suisses. Avant-hier, le groupe a annoncé un investissement jusqu’à 100 millions d’euros pour parvenir à mettre au point et vendre un diagnostic des allergies des enfants au lait de vache. Quel lien existe-t-il entre ces deux mondes?

- Le pharmacien Henri Nestlé était confronté à une période de forte mortalité infantile, 148 enfants sur 1000, à cause de la malnutrition et du manque de nourrices. En se fondant sur des recherches scientifiques, il a développé un produit qui a sauvé la vie de millions d’enfants. Aujourd’hui, l’un des problèmes de santé réside dans les allergies, notamment au lait. Nestlé, comme à l’époque, va utiliser les meilleures connaissances scientifiques pour offrir au consommateur une solution à ses besoins alimentaires spécifiques.

- Nestlé, qui a recruté un dirigeant d’une société pharmaceutique pour conduire sa division santé, s’intéresse aux diagnostics, aux bactéries du microbiome, et gère une bibliothèque de 4000 molécules. Le groupe ne devient-il pas peu à peu un laboratoire pharmaceutique?

- Je ne pense pas. Notre objectif est d’être une entreprise spécialisée dans la nutrition, la santé et le bien-être. Cette évolution doit être basée sur les dernières connaissances scientifiques touchant aussi la biologie et la génétique, puisque aujourd’hui on ne peut pas développer des aliments personnalisés sans tenir compte des liens établis entre l’alimentation et le fonctionnement d’organes comme l’estomac ou le cerveau. Nestlé doit continuer à être leader dans la connaissance scientifique liée à l’alimentation.

- Henri Nestlé n’était-il pas justement pharmacien…

- Effectivement, et j’ai affirmé, lorsque j’ai accédé au poste de directeur général, qu’il fallait que la société se repositionne sur ce qu’elle était, c’est-à-dire une entreprise qui a bâti son succès sur une recherche scientifique, un développement technologique autonome et des méthodes commerciales diversifiées adaptées à des publics bien définis. Nestlé est en train de retrouver ses fondamentaux. La société est passée d’une entreprise vendant de la nourriture et des boissons à un groupe tourné vers la nutrition, la santé et le bien-être. Cela a nécessité d’autres priorités d’investissement et une orientation plus scientifique.

- Cette réforme est-elle terminée?

- Il ne faut pas sous-estimer un changement de cette envergure. Cela prend du temps; Nestlé n’est pas à la fin du voyage.

- Cette transformation du groupe vers la santé et le bien-être fait partie de votre bilan. D’autres éléments sont-ils à mettre à votre actif?

- Le plus important est sans doute la mise en place des principes de gestion et de leadership ancrés dans la culture Nestlé. Ils sont fondés sur des valeurs comme le respect des différentes cultures et traditions, une action et un engagement responsable au niveau local, une vision pragmatique et de performance à long terme des affaires, ainsi que, pour tous les collaborateurs, la loyauté envers l’entreprise et une identification à celle-ci. Je mettrais aussi à mon crédit la réalisation du programme Globe qui a standardisé les processus et rendu l’entreprise plus souple en passant d’une organisation assez monolithique, comme un pétrolier, à une organisation souple qui s’adapte aux spécificités des marchés, comme une flotille de petits bateaux.

- Quel est votre plus grand regret?

- Je n’ai aucun regret. Je suis un homme plutôt calme et rationnel.

- Comment avez-vous fait face aux critiques extérieures, parfois vives, contre le groupe Nestlé?

- J’ai commencé par écouter. Il s’agit ensuite de contrôler la véracité des reproches avancés. Une entreprise peut avoir des failles, et en tant que société profondément humaine, Nestlé est prête à corriger des manquements avérés. Par contre, si les reproches sont infondés, il faut aussi clairement affirmer à l’interlocuteur qu’il est dans son tort. Je n’ai jamais refusé le dialogue. J’ai par exemple été le premier, alors que l’hostilité était très forte à l’époque, à participer à l’Open forum de Davos. J’ai aussi eu un débat, enrichissant pour les deux partenaires, avec Jean Ziegler.

- Comment jugez-vous la situation économique globale?

- Elle ne me préoccupe pas trop. La croissance n’est pas très solide, mais la situation est tout de même bonne. J’ai vu des crises plus dures que celle-là.

- Pourtant, l’inégalité du partage des richesses s’accroît…

- Tout dépend de l’angle de vision. Globalement, sur la base d’une courbe de Gauss, la répartition des richesses dans l’ensemble du monde est nettement moins inégalitaire qu’il y a quelques dizaines d’années. Par contre, dans certains pays, c’est vrai, la répartition de la croissance s’est faite de manière inégalitaire, ce qui peut entraîner des tensions sociales, encore accrues par le fait que les gouvernements, endettés, ne peuvent pas corriger cette distribution inégalitaire des richesses.

- Davantage de pays sont-ils en crise comparé au moment où vous êtes entré chez Nestlé?

- La population oublie vite et s’habitue au confort. Pourtant, la situation est bien meilleure aujourd’hui qu’à l’époque marquée par la présence de dictatures militaires en Amérique latine et une forte instabilité en Afrique. 38 pays africains sont actuellement stables, et l’Europe de l’Est ou la Chine ont comblé leur retard économique.

- Que pensez-vous de la nouvelle génération Y?

- Elle me plaît car elle attache moins de valeur à l’argent et se préoccupe davantage de nouvelles valeurs comme le développement durable. Contrairement à la génération précédente, les jeunes adaptent leurs comportements d’achat à ces valeurs.

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