Le Temps : La récente série d'annonces de licenciements en Suisse dans l'industrie résulte-t-elle de l'abandon du taux plancher en janvier, même si c'est avec un peu de retard?
Peter Dietrich: Cette série d'annonces n'est pas un simple hasard. Elles sont une conséquence de la surévaluation massive du franc. L'abandon du taux plancher a été un choc pour les entreprises de l'industrie MEM. D'une minute à l'autre, leurs produits sont devenus 20% plus chers sur de nombreux marchés. Au premier semestre, leurs entrées de commandes ont chuté de 15%. La réduction des marges a été un facteur aggravant. Selon notre dernière enquête auprès de nos membres datant de juin, 35% de ces entreprises prévoyaient d'être dans les chiffres rouges en 2015, contre 31% lors du sondage de mars. Plus fondamentalement, l'appréciation du franc a aussi incité beaucoup d'entreprises à se poser la question de savoir quelles activités industrielles peuvent encore être exploitées de manière rentable en Suisse. Cela a accéléré le processus de changement structurel déjà en cours dans de nombreuses entreprises, avec à la clé des transferts de production ou des licenciements.

- Faut-il s'attendre à une vague de licenciements ?
- Nous n'avons pas d'indication qu'une telle vague de licenciements pourrait survenir dans les prochaines semaines. Néanmoins, il faut s'attendre à une érosion du nombre de postes de travail pour les activités devenues trop chères. C'est un processus continuel: en octobre de l'an dernier, l'industrie MEM employait 333 000 personnes, contre 326 000 actuellement.

- Outre la cherté du franc, le ralentissement en Chine depuis l'été a-t-il renforcé les difficultés des entreprises?
- Cela a pu contribuer à augmenter les incertitudes au moment où des entreprises font leur calcul pour la fin de l'année ou 2016. Toutefois, il faut rappeler que les exportations de nos membres vers la Chine ne représentent que 5% du chiffre d'affaires total, comparé à 58% qui vont dans l'UE. Avec l'Europe, les incertitudes concernant les conditions cadres n'ont pas aidé à améliorer la situation. Les accords bilatéraux sont jugés comme «très importants ou indispensables » pour 80% des PME qui figurent parmi nos membres. La mise en œuvre de l'initiative contre une immigration de masse constitue une incertitude supplémentaire. D'une part, elle pourrait induire une concurrence entre branches pour obtenir des quotas. D'autre part, les syndicats cherchent à obtenir davantage de mesures d'accompagnement. On essaie de faire monter le «prix» du maintien des Bilatérales!

- Depuis ce printemps, de nombreuses entreprises ont allongé la durée du temps de travail. Est-ce une mesure adéquate pour renforcer la compétitivité des entreprises suisses et combien longtemps peut-elle être maintenue?
- Augmenter la durée du temps de travail fait sens aussi longtemps que les carnets de commandes sont bien remplis. Environ 70 entreprises chez Swissmem y ont recouru. Ce printemps, les capacités de production des entreprises étaient encore bien employées. Maintenant, c'est moins le cas. Avec le recul graduel des commandes, c'est plutôt la question du recours au chômage partiel qui est remise sur le tapis chez certaines entreprises. Lors de notre dernier sondage en juin, 16% de nos membres l'évoquaient déjà. Je pense que les demandes concernant le chômage partiel vont augmenter ces prochains mois. C'est une mesure qui a du sens pour sauver des emplois. A notre avis, le délai de carence imposé aux entreprises avant de pouvoir en bénéficier devrait être réduit. En outre, sa durée maximale, limitée à 12 mois actuellement, devrait être étendue à 18 mois.

- Vaut-il la peine de reconduire les mesures d'allongement de la durée du temps de travail prévue dans votre CCT?
- Il faut relativiser la portée de l'allongement de la durée du temps de travail, prévue au sein de la convention de collective (CCT) de Swissmem pour une durée allant jusqu'à 30 mois. En effet, la durée standard du temps de travail pour les membres affiliés à notre CCT reste de 40 heures – et cela alors qu'elle dépasse souvent 41 heures en moyenne suisse. Beaucoup d'entreprises actives dans notre secteur – et 500 sur les 1050 entreprises membres de Swissmem - n'appliquent justement pas cette CCT car elles ont besoin d'un temps de travail plus long. Le recours à la clause qui permet d'allonger la durée du temps de travail au-delà de 40 heures depuis ce printemps n'a pas révolutionné la semaine de travail hebdomadaire en Suisse.