Largement utilisé dans la sidérurgie pour ses vertus inoxydantes, le nickel entre dans l'orbite humaine dans une ville qui lui est entièrement consacrée, Norilsk. Des environs arctiques de cette cité boréale, la deuxième en taille du Grand Nord russe avec plus de 200000 habitants, sortent plus de 120000 tonnes par année de ce métal aux reflets gris argent. Cela correspond à 41% de la production totale du premier producteur mondial avec 19% du marché mondial, le bien nommé groupe russe Norilsk Nickel.

Les aciéries, chantiers navals, fabricants de turbines et d'autres applications dévoreuses d'alliages inoxydables pour l'industrie lourde et la navigation commerciale sont-ils conscients du caractère dantesque du lieu de naissance du métal qu'elles emploie tant? Située à 69 degrés de latitude nord, là où la neige le dispute au gel l'essentiel de l'année, Norilsk est une cité de barres de béton et d'usines fumantes qui lui valent le triste rang de septième lieu le plus pollué de la planète. «La neige y est noire, l'air sent le souffre et l'espérance de vie des ouvriers des usines est de dix ans inférieure à la moyenne russe», écrit le Blacksmith Institute, une ONG britannique et américaine spécialisée dans les questions de pollution industrielle.

Une ville née du goulag

C'est la conséquence de l'une des pages les plus sombres de l'histoire industrielle du XXe siècle. Au milieu des années 1930, le gouvernement soviétique dirigé par Staline décide d'exploiter les gisements de cette région désolée. L'organisation du travail est dévolue au Guépéou, l'ancêtre du KGB. Norilsk naît ainsi en 1935 comme l'un des principaux camps de travail forcé du Goulag. Il faut quatre ans pour édifier la première fonderie. Elle participera activement à l'effort de guerre soviétique contre les nazis. Quelques décennies plus tard, toutes les mines et usines du Grand Nord russe produisant le trop bien nommé «métal du diable» sont rassemblées par une URSS agonisante dans un combinat qui sera vite privatisé, puis coté en bourse. Norilsk Nickel naît ainsi en novembre 1989 lorsque chute le mur de Berlin. Le groupe tombera en quelques années agitées entre les mains de Vladimir Potanine, l'un des principaux oligarques russes. Il faudra attendre les protestations internationales pour que ce dernier consente, pour des questions d'image, à moderniser l'outil de production et tenter d'en réduire les émissions polluantes.

Les conditions de vie extrêmes n'ont pas empêché la population de la ville de bondir ces dernières années après un fort tassement démographique pendant les années 1990. Quant au cours du nickel, il a suivi la tendance inverse. Après avoir flambé à plus de 51000 dollars la tonne en mai 2007, il a replongé aux alentours de 20400 dollars pour cause de stocks trop élevés et de crainte d'un ralentissement industriel.