Pictet & Cie a entrepris il y a deux ans de se désengager de son activité de vente et de conseil en actions suisses. «Nous ne voyons aucune synergie réelle entre l'activité de courtage et les autres lignes de métier de la banque», avait déclaré au Temps l'associé Ivan Pictet en mai. Rebaptisée Helvea, l'entité «filialisée» sera rachetée à terme par ses cadres. Détenue à 11%, selon nos sources, par son CEO Patrick Rosenberg, «Helvea ne survivra pas trois ans sans le soutien de la maison mère, prédit un proche de la firme. Déficitaire, avec un maigre capital social de 10 millions de francs, elle aura peu chances de garder les ordres des gros clients.» Selon certaines sources, 11 personnes sur les 50 qu'emploie Helvea seraient sur le départ, mais deux recrutements auraient eu lieu à Londres.

Une activité non stratégique

Pictet talonne sa grande sœur zurichoise Julius Bär, qui a vendu il y a deux ans son unité «Brokerage» déficitaire. Chez la bâloise Sarasin, cette activité, bien que rentable à ce jour, ne paraît plus stratégique.

Durant les années 1990, le formidable essor boursier avait incité les banques privées à créer une spécialisation de «Swiss research». Vendue aux clients institutionnels dans le cadre l'institutional brokerage, elle cible les ordres de Bourse des caisses de pension, gérants de fonds, assurances ou hedge funds, avec un accent marqué sur la lucrative clientèle anglo-saxonne.

Poids écrasant de UBS et CS

Aujourd'hui, le client institutionnel anglo-saxon a moins besoin d'un courtier local pour passer ses ordres sur le marché suisse, ou même pour avoir un conseil de qualité. Les grandes maisons – UBS, Goldman Sachs, Morgan Stanley – offrent cela et plus.

Du coup, le courtage local vit une véritable crise. Sur ce marché ultra-compétitif, les taux de commissions se sont effondrés. Les institutionnels anglo-saxons et français paient 25-30 points de base (pb), les Italiens 20 pb, et les Suisses au mieux 10 pb (1‰). Pour les gros blocs d'ordres, les taux tombent même à 1 pb (0,1‰): de très gros clients peuvent payer 100 francs sur une opération de 1 million!

S'ajoute un phénomène spécifique à la Suisse: le poids disproportionné des deux grandes banques, UBS et Credit Suisse, qui accapareraient 60 à 70% des commissions sur actions suisses, tandis qu'une vingtaine de brokers s'arracheraient les 30% restants du marché.

Agressives, les grandes maisons comme UBS recourent par ailleurs à la «soft commission», pratique dénoncée par leurs petits concurrents. Ils offrent par exemple des terminaux Bloomberg à leurs clients, ou des ristournes discrètes sur les frais. En échange, ils exigent que tous les ordres passent exclusivement par eux. «Une manière d'étrangler la concurrence», se plaint un courtier d'une banque moyenne.

En outre, la réciprocité n'est plus de rigueur. Par le passé, des banques comme Pictet ou LODH jouaient sur une certaine symmétrie des ordres avec les grandes maisons: la banque suisse passait des ordres pour 8 millions de francs sur les Etats-Unis, l'Allemagne et l'Asie à Goldman Sachs. En échange, cette dernière passait pour 6 millions de francs d'ordres sur le marché suisse. Aujourd'hui, «plus besoin d'Helvea pour acheter des Nestlé», note un trader. Les gros brokers offrent directement de la vente et du conseil, aux taux de commissions les plus bas. Et tandis qu'Helvea se limite au courtage, Goldman Sachs ou Merrill Lynch s'appuient sur leurs forces de gestion institutionnelle. Et profitent de leurs capacités de trading supérieures. «Si un client veut vendre rapidement 2 millions de titres CS, ils peuvent les prendre sur leur book, alors que nous devons les vendre en Bourse car nous ne traitons pas pour compte propre», rappelle un trader local.

Face à cela, LODH a une politique judicieuse en termes de coûts. La banque genevoise fournit l'accès direct du marché suisse aux clients, qui passent eux-mêmes leurs ordres à travers son système GL Trade. Plus de 50% des opérations passeraient aujourd'hui par ces systèmes. Helvea cherche aussi à mettre en place cette politique, pour accroître ses volumes.

Défi: la recherche blue chip

Mais comment se distinguer par une recherche sur des Nestlé ou Novartis que tous les grands courtiers couvrent aussi? Les valeurs du SMI n'ont pas de secrets pour les équipes d'analystes de Goldman Sachs ou Morgan Stanley. Une étude sur Novartis peut être signée par cinq analystes, spécialisés pharma, OTC, génériques, oncologie et nutrition médicale. Même leurs conseillers (sales) sont parfois spécialisés par secteur, «tandis que les profils chez nous restent généralistes», note, découragé, un vendeur de la place.

En outre, LODH, Pictet, Bär ou Sarasin n'ont jamais franchi le pas de la recherche paneuropéenne, restant ciblées sur les titres suisses. Or, pour les gérants de fonds, la Suisse représente une petite proportion dans les indices européens. Ainsi, un «fund manager» qui investit sur l'Europe n'aura qu'une infime part à allouer à la part «hors Europe».

Les courtiers helvétiques tendent à se recentrer sur les petites valeurs, un segment moins générateur de volumes de commissions. Fin 2004, Julius Bär reconstituait une équipe de «small cap» helvétiques. Pictet, LODH et Vontobel vantent leurs compétences sur ce segment.