Phénomène inédit, la crise du coronavirus a paralysé pendant des semaines des milliers d’indépendants et de petits patrons actifs dans les services. En début de pandémie, Le Temps avait relayé leurs craintes, voire leur colère, face à une situation sur laquelle il n’avait aucune prise. En marge d’une nouvelle étape clé du déconfinement, ils reviennent sur le chemin parcouru depuis. Un chemin où gestes de solidarité et déconvenues se sont entremêlés. Un parcours du combattant qui n’est pas terminé, tant la situation économique et sanitaire reste incertaine.

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«Un concentré de démonstrations d’affection»

Il a fallu d’abord dégrossir. Lorsque son salon de coiffure a rouvert, le 27 avril, la demande dépassait les capacités (limitées) des lieux. Davide Positano avait déjà passé la semaine précédente à répondre à des dizaines d’appels par jour. «Nous avons ouvert les trois premiers lundis, en plus des horaires habituels, pour pouvoir accueillir tout le monde assez rapidement», raconte ce patron d’un salon à Neuchâtel, qui compte trois employés et deux apprentis.

Désormais, en dépit des limitations du nombre de clients et de la surtaxe de 5 francs pour compenser les dépenses liées aux précautions sanitaires imposées par l’OFSP, la normalité reprend peu à peu son cours. «Notre chiffre d’affaires n’est pas celui de d’habitude, mais il est satisfaisant. La vraie comparaison, il faudra la faire pour le mois de juin.»

Davide Positano est donc un patron heureux. Et il a plusieurs raisons de l’être. D’abord, il peut exercer à nouveau, comme ses employés, qui ne sont plus au chômage partiel. Ensuite, le contrôle sanitaire de l’inspection cantonale s’est bien déroulé. Enfin, son propriétaire lui a offert deux mois de loyer. Une bouffée d’air d’environ 6000 francs qui lui permet, avec la reprise des affaires, de ne pas puiser dans le crédit-relais qu’il a fini par demander en avril. «J’ai l’intention de le rembourser, ou de le garder encore quelque temps, au cas où la situation changerait à nouveau», dit-il à ce sujet.

Et puis il y a l’ambiance. Différente. Meilleure, malgré les masques et le gel hydroalcoolique. «Les gens sont super contents de venir, ils nous montrent que l’on est important pour eux. Nous avons eu droit à un concentré de démonstrations d’affection.»

Clients plus flexibles

En raison des goulots d’étranglement des premières semaines, ses deux jeunes coiffeurs se font une clientèle plus rapidement que prévu. Aussi parce que les clients se montrent plus flexibles. Et ils sont également généreux. Les pourboires n’ont jamais été aussi élevés, certains payent même la coupe qu’ils n’ont pas pu se faire faire pendant le semi-confinement. Il y a aussi ceux qui avaient acheté des bons mais qui ne les utilisent pas. Ou plus tard. «Ils n’ont pas envie que l’on disparaisse, que l’on fasse faillite», témoigne encore Davide Positano.

Qui conclut par un constat qui le réjouit particulièrement: «Les coiffeurs ont longtemps été mal considérés. Nous étions ceux qui ne savaient pas faire autre chose de leur vie. Cette perception était déjà en train d’évoluer, mais avec cette crise, elle a changé beaucoup plus rapidement.»


«Les clients qui viennent se lâchent»

Les boiseries sont fraîchement repeintes, la machine à café moins engourdie que lors de notre dernière visite. C’était fin avril, quelques jours avant la réouverture des bistrots. Cristina Marques trépignait d’impatience à l’idée de retrouver ses habitués pour de longues soirées animées sur la terrasse de son Café du Stade, à Carouge (GE). «J’imaginais qu’il y aurait une certaine euphorie, mais pas du tout.»

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Trois semaines après la levée des restrictions, c’est la douche froide. «Quelque chose a changé, l’ambiance est étrange. Les gens ont eu peur et ça laisse des traces», observe-t-elle. Les midis sont très calmes, les soirées écourtées en raison des fermetures imposées à minuit et terminé les bises et accolades qui claquent.

Révolue aussi l’époque des factures en suspens, «les fournisseurs demandent aujourd’hui à être payés comptant, sinon ils ne livrent pas. T’as intérêt à être à jour dans tes paiements.» Cristina Marques a obtenu des allègements de loyer, un prêt-relais qu’elle n’a pas encore utilisé – «C’est ce qui me permet de bien dormir la nuit» – et la terrasse ne lui sera pas facturée cette année par la commune. Ses employés bénéficient, eux, toujours du chômage partiel: «Je travaille un maximum d’heures pour limiter les extras.» Elle a dû réduire ses livraisons de plats à «trois clients âgés qui ont du mal à se déplacer». Cristina Marques se donne jusqu’à la fin de l’année pour que ça reparte.

Tout n’est pas sombre pour autant. «Les clients qui viennent se lâchent, ils dépensent davantage, commandent volontiers une bonne bouteille de vin», raconte-t-elle, fière de son «bon carnet d’adresses», qui s'est étoffé au fil de ses trente ans comme restauratrice dans le canton. Elle espère que l’arrivée des beaux jours détendra l’atmosphère.


«C’est bizarre, mais je suis plus heureuse qu’avant»

Elle est un peu essoufflée, Angela McMillan, lorsqu’elle répond à notre appel. Et pour cause, cette Anglaise qui tient un bed and breakfast à Leysin (VD) a entrepris des travaux de rénovation: «C’est comme ça, j’ai besoin d’être occupée. Alors comme j’avais du temps, j’ai mis du plancher laminé dans le hall d’entrée et j’ai poncé et verni les escaliers qui mènent aux chambres.»

Des chambres qui sont restées désespérément vides jusqu’à il y a deux semaines. «Les gens ont commencé à appeler chez moi directement, sans passer par Booking, pour savoir si j’avais de la place. Alors, les deux derniers week-ends, j’ai eu des clients suisses. Mais je ne loue qu’une chambre. Ou deux si c’est pour une famille. Et chaque fois, je désinfecte tout. Comme ça, leur santé n’est pas compromise. On sent que les gens ont envie de venir, mais qu’ils ont aussi peur.»

Timide reprise bienvenue

Cette timide reprise est bienvenue pour la sexagénaire qui n’a pas pu bénéficier du filet étatique. «Je dois dire merci à mon père. C’est lui qui a payé mes loyers. Sans cela, je ne sais pas comment j’aurais fait.» En effet, aucun arrangement n’a pu être trouvé avec ses propriétaires qui vivent de leurs locations. Pas question non plus pour sa banque de lui accorder un prêt-relais puisqu’elle n’était pas inscrite au Registre du commerce. Certains de ses créanciers ont en revanche fait des gestes, à l’image de son opérateur téléphonique et de sa caisse maladie. En se serrant la ceinture, elle s’est ainsi débrouillée pour tenir le coup.

Au final, aucune amertume: «C’est bizarre, mais je suis plus heureuse qu’avant la pandémie. Avant, je ne faisais que travailler matin et soir. Là, j’ai pris du temps pour moi. J’ai beaucoup lu, j’ai fait un diplôme de zoologie, passé un examen de français. Et je suis toujours restée positive, même si ça a été difficile. Parce que je sais que cela a été difficile pour tout le monde, même pour le Conseil fédéral.»

Ce week-end, elle accueille un couple genevois. Elle mise sur des rentrées d'un total de 3000 francs pour le mois de juin. Juste assez pour tenir le coup grâce au coup de pouce paternel.


«Pour nous, c’est plutôt une reprise en escalier»

L’heure de la reprise a sonné le 27 avril chez Harsch, à Genève. «C’était incroyable de revoir tout le monde, se souvient Isabelle Harsch, la patronne de l’entreprise de déménagement. Ils étaient tous contents et rassurés de se dire: on recommence.» Voir tout le monde aussi heureux de venir travailler un lundi matin, c’est un truc unique dans une vie.»

Formellement, la société n’avait pas l’interdiction d’opérer. Mais elle s’est mise en veille début avril, lorsque la propagation du virus a inquiété le personnel et fait chuter la demande. Cette demande, elle reprend assez fort à la réouverture, puis marque le pas, avant de repartir. «Pour nous, ce n’est pas une reprise en V, c’est plutôt une reprise en escalier, commente la jeune femme. Heureusement que les RHT (réduction d’horaire de travail) nous permettent de nous adapter à cette réalité.»

Aujourd’hui, l’entreprise fonctionne à 80%, estime celle qui est devenue conseillère municipale pendant le confinement. «Ce sont 80% des activités, mais pas encore du chiffre d’affaires», précise-t-elle, en se rappelant que c’est vers Pâques que le fond a été atteint.

«Profiter de cette période»

Elle-même a travaillé à 50% pendant deux semaines. «J’ai dit à mes collaborateurs qu’il fallait profiter de cette période, que cela ne servait à rien de ruminer. Alors, j’ai fait de même.» Cette «pause sociale», elle l’a appréciée, tout en étant consciente de vivre un confinement de privilégiée: «Ce calme retrouvé, ça peut interpeller sur notre mode de vie habituel, mais on se rend aussi compte que l’économie ne peut pas s’arrêter. Après un mois, on plonge déjà dans des drames.»

Résolument positive, elle reconnaît que «quand on voit les premiers chiffres de la crise, on est dans le dur». D’ailleurs, sur les conseils de son banquier, elle a fini par demander un crédit-relais qu’elle n’exclut pas de devoir utiliser: «Il y a une latence dans une activité comme la nôtre. Et les déménagements internationaux et le transport d’œuvres d’art souffrent encore de l’arrêt du transport aérien.»

Pour les déménageurs, ce sont surtout les consignes de sécurité qui sont difficiles à vivre: «Le masque est très contraignant dans notre métier. Il fait chaud, on transpire. Mais les clients y sont très attentifs. C’est normal.» Elle, c’est depuis le siège de son entreprise à Carouge qu’elle officie, pas si convaincue que cela par le télétravail. «J’étais d’abord hyper contente de travailler à la maison. Mais depuis le 27 avril, je suis toujours au bureau. Ça me permet de me dire que je suis au travail et de m’arrêter quand je rentre chez moi. Je pense qu’il faudra quand même qu’on réfléchisse à ces limites à l’avenir.»


«On s’en sort, pour autant que l’affluence soit régulière»

Le jour de la réouverture, «c’était pénible», se souvient Pierrot Ayer, directeur et chef du restaurant étoilé Le Pérolles à Fribourg: la joie de retrouver les clients après deux mois de fermeture a été éclipsée par une salle quasi déserte le midi. Puis, au fil de la semaine, ça s’est rempli. Au point de devoir introduire deux services à l’heure du déjeuner, «avec huit tables, contre 20 auparavant, c’était indispensable».

De ces trois semaines depuis la levée progressive des restrictions, le chef en tire un bilan positif. Le rythme de travail allégé a, dans l’ensemble, diminué le niveau de stress. «On en a aussi profité pour introduire un service de vente de plats à l’emporter, un projet que nous avions depuis quelque temps déjà, sans pouvoir le mettre en place tant nous étions surchargés.» Les tablées limitées à quatre convives donnent une nouvelle atmosphère à l’établissement, plus intime, «on a le temps de soigner plus encore nos hôtes».

Financièrement, le restaurateur bénéficie toujours du chômage partiel pour une partie de son personnel. «On s’en sort. Pour autant que l’affluence soit régulière et se maintienne à ces niveaux», ajoute-t-il. Sur ce point, Pierrot Ayer reste prudent: «Nous vivons actuellement un effet de rattrapage. Les gens se font plaisir avec ce qu’ils n’ont pas dépensé pendant deux mois.» Mais, il le sait, les prévisions économiques sont sombres. Il attendra encore un peu avant de remplacer son pâtissier, qui avait donné son congé juste avant l’éclatement de la crise. «Je ne veux surtout pas devoir licencier.»


«Il fallait développer une nouvelle idée, orientée sur le long terme»

Les balades thématiques en ville de Genève, à bord d’un tricycle ou d’un tuk-tuk électrique? «Ça reprend doucement. Mais on est très loin des niveaux d’avant-crise», confie Aubin Delavigne, cofondateur du service genevois de transport à vélo TaxiBike. Il se remémore ce 16 mars, quand l’entreprise s’est retrouvée du jour au lendemain sans aucune activité.

Malgré la réouverture des commerces trois semaines plus tôt, les touristes sont encore rares et l’absence d’hôtes de l’étranger, en raison des restrictions de voyage et aux frontières, se fait cruellement ressentir. A peine mieux pour les courses en taxi-vélo, «les gens circulent peu, beaucoup sont encore au chômage partiel ou en télétravail». Les livraisons sur appel, introduites pendant le semi-confinement pour les personnes âgées ou isolées, pourraient encore se développer un peu. Mais seules les livraisons régulières ont complètement redémarré, ajoute l’entrepreneur.

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Une situation qui est appelée à se prolonger, «on sait que cette année sera difficile, les habituels visiteurs du Golfe, qui représentent une bonne part de notre chiffre d’affaires, ne viendront vraisemblablement pas». Pour dépendre moins de l’étranger et davantage de la population locale, «il fallait développer une nouvelle idée, orientée sur le long terme»: Aubin Delavigne et son associé décident d’aménager leurs deux tuk-tuks électriques avec des tables, des chaises; ils nouent des partenariats avec des restaurateurs – cuisines asiatique, suisse, méditerranéenne. Leurs balades se déclinent désormais en virées gastronomiques, «avec couverts et assiettes dressées». Le concept lancé fin mai démarre timidement, mais les premiers retours sont prometteurs, affirme l’entrepreneur.


«Il y a cette certitude que le plus dur est devant»

«On est en train de coller des scotchs de couleur vive au sol.» A la tête d’une entreprise d’escape games, Gian Cla Pinösch s’active aux côtés de son équipe pour apporter la touche finale à son dispositif sanitaire. Ce samedi, La Chambre de tante Hilda et Le Vestibule de M. Trippolyte, deux aventures phares de la maison, vont enfin reprendre vie, après environ trois mois d’inactivité.

Le quadragénaire genevois se dit «excité, enthousiaste», mais il a aussi un peu le «trac». «Pour nous, il y a vraiment cette certitude que le plus dur est devant. Parce que les béquilles vont peu à peu être retirées, les charges ne seront plus compressibles. On se dit: qu’est-ce qui se passera si les gens ne reviennent pas?»

Le confinement a frappé durement l’industrie des escape rooms qui engrange une bonne partie de ses recettes au printemps: «C’est la deuxième meilleure période de l’année, après le dernier trimestre.» Résultat: le manque à gagner est évalué à environ 400 000 francs pour cette entreprise qui emploie près de 40 personnes. Toutes ont bénéficié du chômage partiel, y compris les 26 collaborateurs qui travaillent sur appel. Le maître des lieux n’a eu droit qu’aux 3320 francs mensuels, accordés à titre exceptionnel aux patrons durant le confinement, une aide qui est tombée le 1er juin. Il a également fait la demande pour le complément proposé dans le canton de Genève.

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Négociations «soutenues et tendues»

«Une fois que la poussière sera retombée, il faudra tout de même qu’on ait une discussion de fond sur la protection des chefs d’entreprise, note-t-il. Il faudra trouver des mécanismes intelligents et proportionnés, mais il n’est pas normal qu’on cotise à une assurance sans y avoir droit.» Au chapitre des déceptions, Gian Cla Pinösch relève aussi les négociations «soutenues et tendues» qu’il a fallu mener avec l’un de ses propriétaires, un fonds de pension zurichois, pour pouvoir bénéficier de la solution cantonale sur les loyers.

Et à l’instar de nombreux patrons, ce père de famille a profité du confinement pour accélérer un projet prévu. Un bar sera ouvert sur l’un des trois sites: «Ce qui nous a poussés à le faire, c’est qu’on a une très belle terrasse au bord de l’Arve. Cela nous permettra d’accueillir les gens en toute sécurité cet été.»