La barbe. Il y a dix jours, Davide Positano, patron d’un salon de coiffure à Neuchâtel, a publié sur les réseaux sociaux un tutoriel de sept minutes pour «ceux qui ont la barbe qui commence à rebiquer». Un demi-millier de vues sur Instagram, bientôt 8500 sur Facebook. Et des retours par dizaines. Il est lui-même surpris du succès de son idée.

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Ça, c’est la face visible et sympathique de l’iceberg. Mais le gros morceau, plus glaçant, c’est la fermeture forcée de son salon, depuis trois semaines. Et, chez lui, aux côtés de son épouse et ses trois filles, les journées de doutes et d’incertitudes que cette paralysie génère.

Pour lui, ses trois coiffeurs et ses deux apprentis, tout s’arrête lorsque le Conseil fédéral décrète le 16 mars la fermeture à l’échelon national de tous les bars, restaurants, commerces non alimentaires, lieux de loisirs, salons de coiffure et autres centres esthétiques.

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«Ça commence à craindre»

Le week-end avait déjà été particulier. «Le samedi, le salon était plein, des familles venaient avec leurs deux enfants, beaucoup de clients n’étaient pas conscients de la gravité de la situation, se souvient-il. J’ai passé mon dimanche à me demander quoi faire.» Finalement, le gouvernement décidera à sa place. «Ça m’a soulagé.»

«Ça a commencé avant l’annonce du semi-confinement», se souvient quant à elle Isabelle Harsch, qui dirige une société de déménagement à Genève. Le jeudi 12 mars, avertie par une amie médecin, celle qui a repris il y a quatre ans les commandes de l’entreprise familiale comprend que «ça commence à craindre».

Son pressentiment se renforce lorsque le président français, Emmanuel Macron, annonce la fermeture des écoles. Une bonne partie des 130 employés de Harsch est constituée de frontaliers; la mesure va avoir un impact sur ses activités et elle sait que «la Suisse va suivre». Alors, avec son équipe de direction, elle établit la liste des employés qui ont des enfants, met l’administration en télétravail, tout en pensant que «ça va encore tenir pour l’exploitation».

Mais la tension monte d’un cran durant le week-end, qui se révèle «anxiogène». Renseignements dans les pays déjà touchés, séance téléphonique avec sa garde rapprochée – qu’elle ne dérange normalement jamais le dimanche –, préparation d’un e-mail pour briefer ses employés. «Il faut communiquer. Et être transparent. Même si cela change tout le temps, c’est une des clés de la gestion», insiste-t-elle.

Le lundi 16 mars, l’activité est maintenue. Mais les choses s’accélèrent. Les séances de crise se succèdent. Isabelle Harsch croit comprendre que les déménagements devraient pouvoir continuer. Et puis le soir, Emmanuel Macron s’exprime de nouveau, en utilisant des termes guerriers. «Tout à coup, c’est au niveau personnel que j’ai pris un coup. J’ai commencé à me dire: «Est-ce qu’on va devoir arrêter?»

Lors d’un déménagement, difficile en effet de respecter la distance sociale, même si on double le nombre de véhicules, distribue à des déménageurs sceptiques des masques et des solutions hydroalcooliques. Elle sent la peur de ses employés. «Qui suis-je pour les envoyer quand il y a des risques qu’on ne peut pas mesurer?» Elle tranche: «Sentez-vous libres de ne pas venir.» 80% des troupes restent. «C’est davantage que si je les avais obligés», constate-t-elle avec le recul. Mais c’est la demande qui commence à flancher. Les annulations se multiplient.

Leysin désertée

Pour le coiffeur Davide Positano, c’est plus clair. Il doit fermer. Mais ce n’est pas plus simple pour autant. Comment tenir, sans aucun revenu aucun, durant plusieurs semaines? Et ce, sans savoir ce que le mot «plusieurs» signifie vraiment. Son cas n’est évidemment pas unique. Les petits patrons et les indépendants sont des centaines de milliers, dans le pays, à devoir traverser le même épais brouillard.

Il y a par exemple Angela McMillan, qui nous répond depuis la salle à manger de son bed and breakfast, un chalet niché dans la station vaudoise de Leysin avec «vue sur les Alpes». Des sommets encore enneigés qu’on imagine aisément, dardés par les rayons d’un soleil généreux. On devine aussi le village vide. Désespérément vide. Depuis le 15 mars, c’est le calme plat: «C’est comme si on avait fermé la porte brutalement», résume cette Anglaise installée en Suisse depuis plusieurs décennies.

Les étudiants de l’école privée de Leysin qu’elle héberge sont repartis chez eux. Les touristes ont tous annulé. Elle qui depuis trois ans affiche toujours complet été comme hiver n’a «plus rien» jusqu’en août. Plus rien et plus un centime de rentrées. «I don’t know what to do. Qu’est-ce que je vais faire? Comme j’ai moins de cinq chambres, on m’a dit que cela ne valait pas la peine de créer une société», raconte cette femme de 68 ans qui ne peut aujourd’hui compter que sur sa rente AVS de 970 francs.

Se trouvant dans une zone grise, elle n’a aujourd’hui droit à rien: «On est 30 000 en Suisse. On est très importants pour le secteur touristique car nous prenons les gens qui ne veulent pas être dans un hôtel. On paie nos impôts et aujourd’hui, on n’existe pas. Personne ne parle de nous. Je veux que le gouvernement sache qu’on est là.»

Des espoirs et de l’attente

Sans être sûre d’être éligible, Isabelle Harsch prend, elle, la décision de demander le chômage partiel (RHT) pour le 23 mars. Un soulagement. «Tout à coup, j’ai senti qu’on n’était pas seuls. Ce n’était plus seulement de ma responsabilité d’entrepreneuse.» En attendant cette date, la société continue d’assurer l’essentiel. Une semaine plus tard, l’activité est au point mort.

Pour lui, Davide Positano a droit aux 3300 francs promis aux patrons salariés de leur entreprise. Pour ses employés, c’est le chômage partiel. Des coûts importants que l’assurance chômage prend désormais en charge. Impératif pour compenser sa centaine de clients hebdomadaire… qui ne vient plus.

Reste l’autre charge la plus lourde: le loyer de son salon, au centre-ville de Neuchâtel: 3600 francs par mois. Il reste pour l’instant sans nouvelles de son propriétaire, mais sans le dire ouvertement, il en attend néanmoins quelque chose. «J’ai vu que des solutions existaient, que des propriétaires faisaient des efforts, lance-t-il. Je vais me renseigner.»

Pour Davide Positano, il y a urgence. Mais il n’y a pas encore péril en la demeure. «Depuis que j’ai ouvert mon salon, en 2004, je ne me suis jamais versé de dividende. J’ai donc heureusement un peu de réserves. Mais quand je vois à quelle vitesse elles descendent, ça n’est pas très rassurant.» Le prêt-relais, mis en place pour fournir des liquidités aux petites entreprises? Il attendra mi-avril pour y voir plus clair.

Angela McMillan, elle, a rapidement besoin d’aide. Elle a essayé de contacter l’AVS. On l’a aiguillée vers une autre assurance. Elle est en train de se tourner vers l’aide sociale. «Je loue mon chalet et cela me coûte 1500 francs par mois. Impossible de payer mon loyer avec ma rente. Je vais aller voir ma propriétaire, mais c’est une dame âgée. Je ne suis pas sûre qu’elle pourra m’aider.»

Avant, quand tout allait bien, pour louer ses trois chambres, elle passait par Airbnb, Booking.com, parfois TripAdvisor. Le premier vient de débloquer 250 millions de dollars pour aider ses prestataires les plus fidèles dans le monde entier .«Je ne suis pas super host. Alors, je n’y ai pas droit.» Sa voix se casse. Elle se reprend et lâche en anglais: «Aujourd’hui, il n’y a pas de place pour l’égoïsme. Nous devons nous entraider et être solidaires. Je n’ai plus rien, mais j’essaie tout de même d’aider les autres.»

Préparer la suite

D’une manière ou d’une autre, elle va essayer de survivre jusqu’à cet été. Elle espère qu’elle pourra accueillir des gens. «Je peux réserver le chalet pour eux. Et il n’y aura aucun risque.» Va-t-elle créer une Sàrl, une fois la situation revenue à la normale? «Je vais le faire, promet-elle. On n’imagine pas qu’une chose pareille puisse arriver quand tout va bien. Mais je vais le faire.» Auparavant, elle doit tenir. Tenir jusqu’à ce que l’activité reprenne.

Pour la société de déménagement genevoise, les RHT se révèlent un bon outil, même s’«il y a quand même un gros manque à gagner», relève Isabelle Harsch. Conséquence: «On va taper dans les réserves.» Si ça dure plus de deux mois, cela deviendra compliqué.

Si Davide Positano est «un peu stressé», il n’est pas résigné pour autant. Il garde le contact avec sa clientèle, notamment en faisant et en livrant lui-même des kits de coloration. Et il prépare l’après-coronavirus. Le numérique va gagner en importance dans la gestion de son salon. Il ne souhaite pas en dire davantage, il veut garder la primeur pour ses clients.

A propos de l’après-crise, sa vidéo de barbier n’est-elle pas un autogoal commercial? «Non, beaucoup me disent qu’ils n’y arriveront quand même pas tout seuls, sourit-il. On a beau avoir le matériel et les conseils d’un pro, il faut les bons gestes.» Et puis, complète le quadragénaire, «les clients viennent aussi chez nous pour passer un bon moment, pour se faire bichonner».

Isabelle Harsch espère que les affaires reprendront en juin, même si elle sait qu’il va falloir du temps pour que cela se normalise. Malgré tout, elle reste optimiste: «De toute façon, en tant qu’entreprise, on doit s’adapter.» Le plafond de 3300 francs auquel elle a droit en tant qu’indépendante? «On vit bien quand ça va bien. Je ne me verrais pas revendiquer 80% de mon salaire. Pour un salon de coiffure ou un commerce, c’est différent. On doit aider les plus démunis.» Elle conclut: «Au sortir de la crise, on ne sera pas plus riche, mais on sera plus intelligent.»

Même optimisme chez Davide Positano. «On va en sortir grandi. J’espère que l’on aura plus de considération pour les coiffeurs, que ceux qui se vexent parce qu’ils ne peuvent pas avoir rendez-vous immédiatement seront plus conciliants, par exemple.» Et puis, il y a une échéance dont il se réjouit particulièrement. Quand la normalité aura repris ses droits, il sera aux premières loges pour savourer l’état des coupes de cheveux de clients privés de ciseaux experts pendant de nombreuses semaines.

Alors on ose le lui suggérer: à situation exceptionnelle, galerie photo exceptionnelle. A publier sur les réseaux sociaux, à côté de son tutoriel de barbier.