Suisse 4.0

Des petits Suisses à l’école du code

Une centaine d’écoles à travers le pays initient déjà leurs élèves au code informatique. D’ici 2021, la pratique sera obligatoire dans toute la Suisse alémanique. Côté romand en revanche, la question reste ouverte. Immersion dans une classe de Schaffhouse

Dans le cadre de son nouveau rendez-vous hebdomadaire, «Le Temps» vous fait plonger dans la «Suisse 4.0», un pays transformé par la numérisation. Le terme «4.0» avait d’abord été évoqué pour parler de l’évolution de l’industrie, dont les processus sont bouleversés par l'informatique. Mais la numérisation touche en réalité tous les secteurs: l’agriculture, la science, l’éducation, la santé, la culture... Aujourd’hui, nous vous proposons une immersion dans une classe de Schaffhouse où les élèves se sont initiés, une semaine durant, au code informatique. Si les Alémaniques sont à la pointe, les Romands, en retard, observent ce qui se fait actuellement outre Sarine.

Sur le papier, l’objectif semble simple. Dessiner un carré, avec quatre autres petits carrés, à l’intérieur, dans chaque coin. A l’écran, l’affaire se corse. Les fonctions choisies par plusieurs élèves ne devaient pas être les bonnes, parce que les petits carrés apparaissent à l’extérieur. Pas mieux du côté de Jeliel, dont le résultat ressemble plus à un drapeau suisse qu’à l’exercice proposé. Son camarade Simon a, lui, laissé en partie tomber les consignes: au lieu de faire répéter une fonction à l’ordinateur, il dessine chaque ligne, l’une après l’autre, exactement ce que la formatrice a déconseillé de faire.

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Car il faut réfléchir, déconstruire, être précis dans les commandes. C’est le premier jour d’un atelier qui va durer une semaine dans cette école de Schaffhouse, une des premières du canton à donner des bases de la programmation informatique à certains élèves. Ils ont entre 14 et 15 ans et, à peine quelques heures après le début du cours, des disparités apparaissent: à côté de ceux qui peinent et se découragent, il y a ceux qui ont déjà réglé son compte à la moitié du fascicule.

 «Peut-être trop?»

«Ce ne sont pas nécessairement les bons élèves typiques des autres matières qui excellent rapidement dans l’apprentissage du code informatique, explique Angélica Herrera Loyo, post-doctorante à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et formatrice. Au contraire, car cela fait appel à d’autres capacités.» Après quelques heures, l’enseignant qui l’a invitée pour donner ce cours reste sceptique: «C’est long, cela demande beaucoup de concentration. C’est peut-être trop», invoque-t-il.

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Ces Schaffhousois ne représentent pas une exception suisse. Il y a 12 ans, le professeur Juraj Hromkovic a rejoint l’EPFZ pour contribuer à préparer le matériel d’enseignement de la programmation pour tous les degrés et pour les enseignants, basés sur le langage LOGO, développé déjà dans les années 1970 par un mathématicien américain du MIT, Seymour Papert.

Des cours ont déjà été dispensés dans une centaine d’écoles suisses, primaires ou secondaires, touchant quelque 4000 élèves, avance le professeur venu d’Allemagne et, plus tôt, de ce qui était encore la Tchécoslovaquie. Il s’appuie sur une quarantaine d’étudiants et de doctorants pour délivrer ces cours, essentiellement en Suisse alémanique, mais aussi, de plus en plus, au Tessin et en Suisse romande, et former des enseignants. 

Pas tous des futurs informaticiens

Pour le professeur, les enfants, si possible autour de 10-12 ans, doivent être initiés au langage informatique. «On ne fait pas des mathématiques à l’école pour que tous les élèves deviennent des mathématiciens ou du français pour qu’ils deviennent des écrivains. C’est la même chose avec la programmation: elle aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons, où la technologie infuse tous les domaines, et permet aussi de contribuer à son développement», explique Juraj Hromkovic, qui veut s’assurer que les élèves ne deviennent pas «seulement des utilisateurs, mais aussi des créateurs». Pour lui, «on sous-estime l’importance de ce domaine pour le développement de leur potentiel intellectuel, alors qu’il renforce à la fois les compétences en mathématiques et en langues».

«Ne vous contentez pas d’acheter un jeu vidéo, créez-en un!» avait lancé Barack Obama en 2014, marquant les esprits. Depuis, le pays, comme la France, le Royaume-Uni ou l’Italie, a rendu l’enseignement de la programmation obligatoire à l’école. L’informatique figure comme branche à part entière dans le Plan d’études 21 adopté pour la Suisse alémanique, dès 2021. Il préconise 80 périodes de cours répartis entre la 5e et la 6e primaire (soit la 7e et la 8e en Suisse romande), dont une partie doit servir à enseigner les bases de la bureautique, prévenir les risques liés à Internet et initier à la programmation. Tous les cantons ne l’ont pas encore mis en place.

Ne pas céder à «une mode»

Côté romand, on préfère pour l’instant temporiser. «Nous allons analyser cette question ces prochains mois», explique Olivier Maradan, secrétaire général de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin. Il rappelle que le plan d’études romand (PER) a été conçu dix ans plus tôt et que la technologie n’avait pas encore envahi la société. «Nous étions unanimes: les objectifs du PER sont répartis entre l’usage des outils bureautiques et la prévention des risques et mauvais usages d’Internet. Nous le soutenons encore aujourd’hui», poursuit-il. Le plan d’études romand ne fait pas de l’informatique une branche à part entière, n’obligeant ainsi pas les écoles à y consacrer du temps dans la grille horaire.

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«Nous allons observer comment cela va se concrétiser en Suisse alémanique», poursuit-il, conscient de la pression de certaines hautes écoles et de secteurs de l’économie inquiets du manque programmé d’informaticiens. «Certains politiciens demandent qu’on commence à enseigner la programmation depuis l’école enfantine. Est-ce bien raisonnable et utile? Et si on le décide, qu’enlève-t-on? Il faut faire attention de ne pas céder à un effet de mode», prévient Olivier Maradan, qui penche plutôt pour l’enseigner aux élèves du secondaire.

De retour à Schaffhouse cinq jours plus tard, vendredi matin, dernière heure du cours, tout scepticisme est oublié. La classe bouillonne: regain de l’été ou surchauffe des cerveaux alors qu’un concours clôture le cours. C’est Fisnik qui gagne. Il avait un avantage: il avait déjà suivi le cours en primaire. L’enseignant, conquis, s’est emparé du livre de cours. Il est prêt à poursuivre: «Une semaine dans toute une scolarité, ça ne suffit pas.»


Les codes du code

En informatique, la programmation consiste en l’écriture de lignes de code permettant de donner des informations nécessaires à un logiciel afin de lui faire exécuter une tâche.

On utilise des langages de programmation – il en existe plusieurs (Java, PHP, C++, Swift, parmi les plus connus), plus ou moins simples – qui permettent à l’humain de communiquer avec la machine. Ils servent à écrire le code source du programme, que l’ordinateur va exécuter, rendant ainsi possible le fonctionnement des applications, des jeux vidéos et autres programmes en tout genre. Avec le développement et l’utilisation généralisée des ordinateurs, puis des tablettes et des smartphones, l’emploi de ces langages s’est répandu. Le développeur est celui qui programme ces logiciels.

Il existe des applications pour apprendre les langages les plus utilisés, qui permettent de se familiariser de façon ludique ou simple sans avoir aucune base en informatique. M. F.

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