Investissements durables

Pétrole inconsommable: la bulle carbone

Le risque de voir apparaître de nouvelles règles sur les émissions de dioxyde de carbone (taxe carbone) ainsi que sur l’efficacité énergétique peut lourdement réduire les profits des sociétés pétrolières et gazières ainsi que la demande globale en produits pétroliers

Pétrole inconsommable: la bulle carbone

Durable Le risque de voir apparaître de nouvelles règles sur les émissions de dioxyde de carbone (taxe carbone) ainsi que sur l’efficacité énergétique peut lourdement réduire les profits des sociétés pétrolières et gazières ainsi que la demande globale en produits pétroliers

En 2013, les investissements en énergies fossiles ont atteint leur plus haut niveau constaté depuis l’année 2000, avec plus de 1000 milliards de dollars investis, alors que pour la même période les énergies renouvelables n’ont attiré qu’un quart de ce montant, soit 268 milliards de dollars. En parallèle, ExxonMobil, le plus important producteur mondial de pétrole et de gaz, prévoit que les besoins en énergie vont plus que doubler d’ici à 2040. La firme américaine communique que pétrole, gaz et charbon resteront les trois sources de fourniture en énergie les plus importantes, loin devant les énergies renouvelables.

A l’heure où les conséquences du changement climatique se font plus concrètes et dangereuses que jamais, il est nécessaire pour la communauté des investisseurs de s’interroger sur les risques réels que portent leurs investissements directs ou indirects dans les énergies fossiles.

En réponse politique à la réalité du changement climatique, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Copenhague, 2009) a fixé pour objectif de limiter à un maximum de 2°C l’augmentation globale de la température à la surface du globe d’ici à 2100 («objectif 2°C»). Cet objectif correspond à un budget carbone de 1000 gigatonnes restant à émettre. Il est important de souligner que la moitié de ce budget a déjà été utilisée et ce, depuis 2011. En conséquence, et si les émissions de dioxyde de carbone se maintiennent, nous risquons de causer une hausse de la température globale bien supérieure aux 2°C visés.

Les impacts probables d’une hausse de plus de 2°C de la température globale ont été évalués par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Ils sont nombreux: augmentation du niveau des eaux, anomalies climatiques et catastrophes naturelles entraînant des coûts importants pour les secteurs de la construction, de l’assurance, de l’agriculture et du tourisme, notamment.

Devant ce constat de plus en plus manifeste du changement climatique, il y a fort à penser que les mesures réglementaires deviendront plus strictes afin de se rapprocher le plus possible de l’«objectif 2°C».

Aux Etats-Unis par exemple et dans le cadre du Clean Air Act, l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) régule les émissions de gaz à effet de serre depuis 2001. En 2012, l’EPA a fixé des standards plus stricts pour l’industrie du raffinage et les producteurs d’électricité. Ces standards, portant sur les émissions de gaz à effet de serre et sur la pollution de l’air, ont déclenché des changements profonds mais aussi coûteux pour les producteurs d’électricité. Ceux-ci sont forcés de mettre à niveau leurs infrastructures afin de pouvoir produire de l’électricité à partir de gaz naturel moins polluant que le charbon.

En Europe, les initiatives pour lutter contre le changement climatique se concentrent autour de la refonte du système communautaire d’échange de quotas d’émission où il s’agit de diminuer mais aussi de placer un coût plus élevé sur le droit à polluer des entreprises. Par ailleurs, la Commission européenne a défini des objectifs graduels ciblant les émissions de gaz à effet de serre des véhicules routiers allant de 130 grammes de CO2 par kilomètre parcouru en 2015 (5,3 l de carburant/100 km) à 95 g de CO2/km en 2021 (3,9 l de carburant/100 km). Il s’agit d’une baisse de 26% de la consommation moyenne par véhicule sur une période de cinq ans, avec des répercussions importantes sur la demande sous-jacente de produits pétroliers. L’augmentation du nombre de véhicules sur les routes, notamment en Asie, devrait toutefois nuancer cet effet à moyen terme au niveau global.

Pour l’investisseur, un élément supplémentaire devrait être au cœur des réflexions: les réserves mondiales en énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon) constituent un potentiel d’émissions de gaz à effet de serre bien supérieur à ce que nous pouvons nous permettre de «brûler» si nous voulons contenir le réchauffement climatique et respecter l’«objectif 2°C». En conséquence, les réserves des compagnies pétrolières qui sont valorisées dans leurs titres cotés en bourse sont potentiellement inconsommables, pour une partie au moins. En d’autres termes, il est fort probable que les sociétés pétrolières ne pourront pas exploiter toutes leurs réserves et ne pourront, dès lors, pas engendrer les profits espérés. La communauté financière prendra graduellement conscience de ce phénomène au fur et à mesure que de nouvelles régulations sur l’efficacité énergétique et les émissions de gaz à effet de serre seront mises en place: bien que le risque soit flagrant, cette réflexion est peu répandue au sein de la communauté financière. En effet, différents scénarios peuvent encore se profiler et les investisseurs ont une tendance à réagir aux changements concrets ou pour le moins annoncés.

Puisque les gaz à effet de serre sont principalement produits lors de la combustion de carburant pour le transport, la génération d’électricité et le chauffage des bâtiments, la nécessité de limiter leurs émissions impose le développement de solutions alternatives qui sont autant d’opportunités d’investissement dans des marchés porteurs de croissance et de profits durables. Il s’agit là de l’efficacité énergétique (véhicules propres, constructions à faible consommation, éclairage à faible consommation) et des énergies renouvelables (solaire, éolien, hydro).

En conclusion, le risque de voir apparaître de nouvelles règles sur les émissions de dioxyde de carbone (taxe carbone) ainsi que sur l’efficacité énergétique peut lourdement réduire les profits des sociétés pétrolières et gazières ainsi que la demande globale en produits pétroliers.

Au vu des risques et des opportunités identifiés au préalable, l’investisseur prudent peut adapter une stratégie à multiples volets, sur le modèle: (1) exclure ou sous-pondérer fortement les investissements en énergies fossiles, (2) maintenir une exposition dans les entreprises mettant en œuvre des pratiques avant-gardistes en matière de politique ESG mais également affichant un «risque carbone» réduit (sociétés principalement gazières, le gaz naturel émettant deux fois moins de CO2 que le charbon pour la même unité de mesure), (3) s’engager en tant qu’actionnaire et partie prenante afin d’inciter les sociétés du secteur à diversifier leur modèle d’affaires et préparer la transition énergétique.

C’est au final en réduisant l’empreinte carbone de nos investissements que nous réduisons nos risques et protégeons au mieux les capitaux investis.

* Head of Sustainable Investment Research, Banque J. Safra Sarasin ** Sustainable Investment Analyst – Energy, Banque J. Safra Sarasin

C’est en réduisant l’empreinte carbone de nos investissements que nous réduisons nos risques

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