Rolf Soiron, président du conseil d’administration de Lonza et ex-président de Holcim

«Le peuple suisse n’a pas perdu sa rationalité»

La fusion entre Holcim, qu’il présidait jusqu’à fin avril, et Lafarge, a couronné la carrière de Rolf Soiron. Le rapprochement des cimentiers suisse et français donnera naissance à un groupe générant un chiffre d’affaires de 39 milliards de francs. Rolf Soiron revient sur cet épisode.

Le Temps: Le 7 avril, Holcim et Lafarge ont annoncé leur projet de fusion. Fin avril, l’annonce du projet de reprise d’Alstom par le géant américain General Electric a provoqué un vif débat en France, et l’issue du projet n’est toujours pas clarifiée. Aurait-il été encore possible d’annoncer une fusion entre les deux cimentiers suisse et français un mois plus tard?

Rolf Soiron: Il y a plusieurs aspects très différents entre ces deux dossiers. Premièrement, le secteur de l’énergie, dans lequel Alstom est actif, est plus sensible que celui des matériaux de construction. En France comme ailleurs. Deuxièmement, Holcim et Lafarge sont toutes deux des entreprises européennes qui sont habituées à un dialogue avec les représentants de la politique, ce qui a facilité les contacts avec les autorités. Troisièmement, nous avons été conscients dès le départ qu’il fallait trouver une solution acceptable pour la sensibilité française. Mais surtout, dans ce dossier, je crois que toutes les parties ont perçu qu’il s’agissait de créer une nouvelle entreprise européenne capable d’être leader sur le plan mondial.

– Le futur siège de LafargeHolcim sera basé en Suisse. N’est-ce pas paradoxal pour un futur champion européen du ciment?

– La Suisse fait partie de l’Europe, même si elle n’est pas dans l’UE! S’agissant de la nouvelle société, le grand avantage qu’offre la Suisse est son système de gouvernance. L’important n’est pas l’endroit où se trouve le siège social – déterminé par des considérations techniques – mais que l’on ait conservé le système suisse pour la nouvelle société. Il implique la séparation entre un conseil d’administration, l’autorité ultime en matière de décisions stratégiques, et l’équipe de direction chargée, elle, de la gestion des activités opérationnelles.

– Cette séparation des rôles peut-elle créer des tensions dans la nouvelle société? C’est l’opposé du double rôle qu’occupait Bruno Lafont comme PDG chez Lafarge…

– En théorie, oui. En pratique, non. On s’est entretenu dès le départ de ces questions lors des discussions qui ont précédé la fusion. Bruno Lafont savait dès le début qu’il y aurait un autre président une fois les négociations terminées. Wolfgang Reitzle, le président de LafargeHolcim, a été très proche dès le début des négociations. De plus, pour un directeur, c’est aussi important de pouvoir compter sur le soutien d’un interlocuteur qui assure que les décisions sont prises en conformité avec la volonté du propriétaire, des marchés financiers et des principes de gouvernance de l’entreprise. Le système de séparation du conseil d’administration de la direction peut être une source de tensions. Mais les tensions peuvent aussi être transformées en énergies productrices.

– Outre Holcim et Lafarge, des projets de fusions impliquant des entreprises européennes importantes ont été annoncés presque chaque semaine ce printemps. Est-on entré dans une nouvelle phase de surchauffe spéculative?

– Ceux qui pensent que l’on assiste à un phénomène complètement nouveau ont la mémoire courte! Il y a toujours eu des phases durant lesquelles il y a eu soudainement une accélération des transactions entre des groupes que l’on aurait jugées impossibles peu de temps avant. Rappelez-vous la fusion entre Sandoz et Ciba-Geigy [qui a donné naissance à Novartis] en 1996, beaucoup considéraient un tel rapprochement comme irréaliste. Il en va de même de celle entre ASEA et Brown, Boveri & Cie, qui a donné naissance à ABB à la fin des années 1980. Rapprocher UBS et SBS [l’actuelle UBS]? Impossible! Il y a eu beaucoup de fusions de 1995 à 2005, puis leur nombre a un peu diminué avant la crise financière. Maintenant, en 2014, il y a à nouveau davantage de grands rapprochements.

– Pourquoi?

– Trois facteurs l’expliquent. Premièrement, il y a un besoin de rattrapage. Car de nombreuses entreprises qui avaient déjà envisagé des projets de fusion en ont été empêchées à cause de la crise financière. Ensuite, les taux d’intérêt toujours très bas réduisent les coûts pour la partie des transactions financée avec des emprunts. Enfin, la globalisation a entraîné l’arrivée de nouveaux concurrents importants, notamment dans les pays émergents. Pensez, par exemple, aux entreprises chinoises dans le domaine qui concerne Holcim et Lafarge. Ces nouveaux concurrents exigent des réponses de la part des firmes européennes ou américaines.

– Depuis 2013, les deux principaux événements sur le plan politico-économique en Suisse ont été l’acceptation de l’initiative «Contre l’immigration de masse» et celle de Thomas Minder sur les rémunérations abusives. Laquelle aura le plus d’impact sur l’attrait de la place économique suisse?

– Ce ne sont pas les deux moments clés pour la place économique suisse depuis 2013. Le net refus de l’initiative «1:12» et le rejet de l’introduction d’un salaire minimum sont des décisions encore plus importantes. Elles signalent que le peuple suisse rejette toute réglementation trop étroite de l’économie et que la rationalité n’est pas perdue dans le domaine économique.

– Sur le vote du 9 février, comment peut-on satisfaire l’économie?

– On finira bien par trouver des formules qui apportent des solutions à son application. Mais l’initiative affaiblira la position de la Suisse vis-à-vis de l’UE. Et c’est une déception de constater que les bilatérales – un facteur clé du succès de l’économie helvétique de la dernière décennie – ont été soutenues par moins de 50% des Suisses à cette occasion.

– Faut-il revoter sur les bilatérales, comme certains le souhaitent?

– Je ne crois pas. Mieux vaut ne pas provoquer de nouveaux débats pleins d’émotions. Mieux vaut essayer de trouver un système qui fonctionne pour appliquer l’initiative.

– Un autre contentieux avec l’UE est loin d’être réglé, celui de la fiscalité des holdings. En 2009, vous aviez dit au «Temps» que la compétitivité fiscale était plus importante pour la Suisse que le maintien du secret bancaire. Etes-vous toujours de cet avis?

– Oui, absolument. En matière de concurrence fiscale, l’important est de préserver la fiabilité et la prévisibilité des règles. Au sujet des négociations avec l’UE à ce sujet, je suis confiant, compte tenu des efforts entrepris par les autorités. La convergence des milieux économique et politique est impressionnante dans ce dossier. Les gouvernements de cantons comme ceux de Bâle ou de Genève travaillent ensemble pour trouver des solutions compatibles avec l’UE, par exemple en utilisant les possibilités qui existent dans le domaine de la propriété intellectuelle, etc. Au-delà de ces considérations techniques, l’aspect le plus décisif est, à mon avis, de préserver l’équilibre budgétaire. Une gestion saine des comptes de l’Etat est la clé de tout! Quelles que soient les règles négociées avec l’UE, un Etat qui a des comptes équilibrés restera le plus compétitif.

– Quel sera l’impact de l’initiative Minder sur l’attrait de la Suisse pour les sociétés?

– Malgré les difficultés qu’elle entraîne, on peut vivre avec. L’initiative Minder est le prix que l’élite industrielle doit maintenant payer parce que l’on n’a pas su freiner à temps certaines exagérations. Mais les complications administratives qu’elle entraîne ne seront pas faciles à digérer.

– Lesquelles?

– Par exemple, l’interdiction de toute compensation accordée au management lors de fusions et acquisitions ou lors de désinvestissements. Cela peut bloquer des évolutions nécessaires. De plus, l’initiative a renforcé l’influence des agences qui émettent des recommandations de vote lors des assemblées générales telles qu’ISS, Glass Lewis ou Ethos. Je ne pense pas que cette tendance va dans le sens de l’objectif initial de l’initiative, qui visait à encourager les actionnaires à exercer leur droit de vote. L’action de Thomas Minder était orientée autour du mythe du «petit actionnaire» qui se rend aux assemblées générales et vote. Mais cette idée ne correspond plus à la réalité.

– Beaucoup critiquent la toute puissance d’ISS lors des assemblées. Quel dialogue avez-vous eu avec cette société?

– Le dialogue s’effectue en suivant des règles très précises. ISS ne prend pas ses décisions de manière arbitraire. En tant qu’administrateur, ISS, Glass Lewis ou Ethos sont devenus des partenaires avec qui il faut travailler, à l’instar de l’inspecteur des impôts ou de la communauté des analystes. Beaucoup d’investisseurs anglo-saxons sont devenus totalement dépendants de ces agences. Mais il est faux de parler de «dictature» d’ISS. C’est simplement une réalité incontournable.

– Avec l’initiative Minder, a-t-on renforcé le sens des responsabilités des sociétés, ou seulement ajouté de nouvelles règles?

– On vit dans une période où il y a une tendance à tout régler via des détails, plutôt que de laisser la responsabilité aux personnes ou aux entreprises. Les notions de responsabilité et de liberté d’action ne sont pas très populaires. Est-ce lié au cumul d’affaires comme Swissair, UBS ou Credit Suisse plus récemment? C’est difficile à dire.

– A ce sujet, le directeur de Credit Suisse doit-il démissionner?

– Il est difficile, pour le grand public, de comprendre qu’une société soit condamnée à payer une amende très importante, mais qu’à la fin, personne dans la direction ne soit tenu pour responsable. Même si aucune faute personnelle n’a été commise. La responsabilité des dirigeants d’une entreprise ne se limite pas à celle de leur action personnelle. A la suite de l’affaire Adoboli, Oswald Grübel avait quitté UBS, bien qu’il n’eût aucune responsabilité directe dans l’action de ce trader à Londres.