Travail

La peur de l’insignifiance, le nouveau mal du siècle

Le flux ininterrompu de nouvelles sur les exploits des patrons stars et des entrepreneurs visionnaires pèse lourdement sur l’estime de nombreux individus

La psychologie humaine a montré la profondeur du besoin d’avoir une importance, d’être différent et de sentir que sa vie a un sens. Autrement dit, il nous est nécessaire de croire que nous faisons quelque chose qui importe dans le système de référence définissant notre monde existentiel. Mais quel est ce cadre de référence?

La quatrième révolution industrielle et le village mondial ont radicalement changé notre système de référence. En effet, si l’homme s’est de tout temps comparé aux autres et inquiété de sa position sociale, aujourd’hui son échelle de comparaison est devenue mondiale. Hier, nos modèles de référence étaient un frère, une cousine, un oncle bienveillant, un ami ou un enseignant, voire un notable local. Aujourd’hui, ils se nomment Bill Gates, Mark Zuckerberg, Richard Branson ou Elon Musk.

A cela s’ajoute une autre évolution: dans les sociétés anciennes et hiérarchiques, le sort d’une personne était déterminé en grande partie par les hasards de la naissance. La civilisation occidentale a depuis évolué pour se rapprocher de l’idéal de la méritocratie. De nos jours, le destin d’une personne ne dépend plus de son ascendance. Tout individu, quel que soit son point de départ dans la vie, est en mesure de réussir s’il a un peu d’audace et d’inventivité. En somme, rien n’est impossible à ceux qui tentent.

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Le système de l’infodivertissement sur lequel nous sommes branchés nuit et jour déverse un flux incessant de nouvelles sur les exploits des Branson et des Musk de ce monde. Des articles intitulés «A peine 20 ans et déjà millionnaire», «20 milliardaires partis de rien» ou encore «Conseils d’un self-made-man pugnace» inondent la Toile et décrivent par le menu comment des hommes et des femmes que rien ne prédestinait à la grandeur – certains sont orphelins, d’autres issus de foyers pauvres, d’autres ont une infirmité – se sont hissés au sommet de l’échelle sociale à la seule force de leur volonté.

Les publicitaires ont compris de longue date le pouvoir des success stories. Certaines marques y ajoutent des slogans qui s’impriment dans nos têtes, tel le fameux Impossible is nothing d’Adidas ou encore le Just do it de Nike. Pour rappel, dans ce spot publicitaire, Michael Jordan égrène la litanie de ses échecs: tirs manqués, paniers décisifs ratés et matchs perdus. «Toute ma vie, je n’ai cessé de rater, dit-il en ouvrant la porte du stade. C’est pour ça que je gagne.»

Détresse psychologique

L’idée selon laquelle la réussite d’une personne ne dépend que de son aptitude à pouvoir affirmer «je peux tout faire si je m’y applique» plonge cependant de nombreux individus dans une profonde détresse psychologique. En effet, si la carrière d’un individu n’est pas spectaculaire, s’il n’est pas en mesure de relater sa vie sous la forme d’un CV monnayable (diplômes obtenus, positions occupées, etc.), s’il n’a pas atteint le succès planétaire ou tout au moins le fameux quart d’heure de gloire warholien, la faille est en lui puisqu’il ne tient qu’à lui de se hisser au rang des meilleurs.

Le Just do it promeut un mythe qui ne correspond tout simplement pas à la réalité.

C’est oublier que pour l’écrasante majorité des êtres humains, faire de son mieux est loin des sommets. Le Just do it a donc pour conséquence tragique de discréditer l’ordinaire puisqu’il dénigre des carrières qui paraissaient naguère encore parfaitement respectables et présentaient une réussite dont on pouvait être fier, dit Carlo Strenger dans son livre La peur de l’insignifiance nous rend fous. «Le Just do it promeut un mythe qui ne correspond tout simplement pas à la réalité. Il n’est pas vrai que seuls le talent, la volonté, le caractère et le courage décident de qui va arriver aux sommets.» A cet égard, le journaliste Malcolm Gladwell et le sociologue Jean-François Amadieu ont démontré à maintes reprises à quel point la naissance, le réseau, la rencontre par hasard de la bonne personne au bon moment, sans oublier la chance, déterminent, au final, qui va réussir ou non.

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La réussite de Bill Gates ou d’Elon Musk est inaccessible à 99,5% des habitants des pays développés. «Mais au lieu d’intégrer ces statistiques dans notre compréhension de ce que nous pouvons accomplir ou non, nous nous laissons plus influencer par le mythe du Just do it que par la sobre réalité des faits incontestables», déplore Carlo Strenger. Son approche rejoint les analyses d’Alain de Botton: «La vraie échelle des obstacles qu’on rencontre pour réaliser son potentiel a été plus justement reconnue par le sociologue allemand Max Weber lorsqu’il a déclaré avoir vu en Goethe un exemple du genre de robuste personnalité créative qui n’apparaît qu’une fois en un millier d’années.»

Les femmes aussi touchées

A noter que les femmes ne sont pas épargnées par l’inexorable pression culturelle prônant une «vie spectaculaire». Elles doivent mener de front une belle carrière tout en ayant une vie privée épanouie. Dans son plaidoyer féministe Lean In, Sheryl Sandberg invitait ainsi toutes les travailleuses à faire preuve de plus d’«ambition» et à «se bouger» pour conjuguer vie professionnelle et vie familiale.

Avant, je n’avais pas vu à quel point c’est difficile de réussir au travail quand tu es débordée à la maison.

En livrant ce message, la numéro 2 de Facebook a cependant surtout prôné des actions individuelles qui culpabilisent les femmes. Fait intéressant: Sheryl Sandberg a depuis fait volte-face dans un message publié le 6 mai dernier. «Avant, je n’avais pas vu à quel point c’est difficile de réussir au travail quand tu es débordée à la maison. Je ne comprenais pas combien de fois j’aurais à regarder les visages de mes enfants en pleurs et de ne pas savoir quoi faire pour arrêter ces larmes.»

Le secret de la vie: mourir avant de mourir

En définitive, est-ce si tragique si notre carrière n’est pas suffisamment spectaculaire? Si notre style de vie n’est pas assez éclectique et chic? Si l’on ne parle pas de nous dans les chroniques mondaines? L’ego cherche constamment à s’identifier à des objets extérieurs: les biens matériels, le statut social, les connaissances et l’éducation, l’apparence, l’histoire personnelle et familiale, les systèmes de croyances et souvent, aussi, les formes d’identification collective, qu’elles soient d’ordre politique, nationaliste, racial, religieux ou autre, analyse Eckhart Tolle dans Le pouvoir du moment présent.

Mais «vous n’êtes rien de cela. Tout cela, vous devrez y renoncer tôt ou tard. La mort vous dépouille de tout ce qui n’est pas vous. Le secret de la vie, c’est «mourir avant de mourir».» Toute personne faible et découragée devrait en conséquence se juger à l’aune de la grandeur inscrite dans son humanité, sans se soucier de savoir si elle occupe ou non un rang médiocre dans les statistiques. Et revenir au sens premier des mots: avant d’être un faire humain, l’individu est un être humain.

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