Sésame des revenus à 6 chiffres, le MBA (Master of Business Administration) explose en Europe. Cheval de Troie des écoles de management privées et des universités sur un marché lucratif, ce programme de formation destiné aux futurs cadres fait aussi l'objet d'une «guerre» des classements que se livrent les écoles par quotidiens et magazines interposés. Celui du Financial Times (FT), publié lundi, qui répertorie les 75 meilleures écoles de management mondiales, fait cette année la part belle aux institutions européennes, notamment à l'IMD de Lausanne classée 11e, derrière la London Business School et l'Insead de Paris, respectivement huitième et neuvième. L'Université de Harvard mène le bal devant Wharton et Stanford. On retrouve d'ailleurs ce trio américain dans la plupart des classements publiés. Ce qui n'a pas toujours été le cas: dans un classement 1998 des 25 meilleures écoles américaines, le Business Week reléguait Harvard au bas de l'échelle pour une sombre histoire de harcèlement sexuel entre étudiants que l'administration n'aurait pas su gérer. Stanford perdait deux places parce que les recruteurs n'appréciaient pas que les diplômés leur préfèrent les petites start-up de Sillicon Valley.

L'enquête du FT s'adressait à 106 établissements – principalement européens et américains – dont 85 remplissaient les critères retenus par le quotidien financier pour établir son choix. Elle s'adressait également aux étudiants des volées 1995-1996, dont 25%, via Internet, ont répondu. Les performances évaluées reposaient entre autres sur la qualité du MBA, sa valeur sur le marché de l'emploi – les salaires indexés que les compagnies sont prêtes à offrir – la diversité de l'enseignement, le recrutement, la progression de carrière des diplômés et la taille des compagnies qui les engagent.

On pourrait imaginer que cette 11e place mondiale remplit de joie le cœur de l'institution lausannoise. Il n'en est rien. Dominique Turpin, enseignant et directeur du programme MBA de l'IMD, reste très sceptique sur la fiabilité de ces classements. Il regrette même l'importance non négligeable de leur impact sur l'image de marque et les retombées commerciales qu'ils engendrent.

Le Temps: Vous n'êtes pas convaincu par les résultats de ce classement. Pourquoi si peu d'enthousiasme?

Dominique Turpin: Vouloir comparer des business schools qui n'ont en commun que le nom relève de la gageure. Ces classements ne permettent pas de mesurer la qualité de l'enseignement. Ils sont en partie établis sur la foi de témoignages d'anciens étudiants ou sur des critères invérifiables. Tout le monde peut mentir. Imaginez que Gault-Millau distribue ses toques sans avoir goûté aux plats. D'ailleurs, aux Etats-Unis où cette mode du classement existe depuis 20 ans, il y a un lobbying important. (Dominique Turpin, avec un soupçon d'ironie, contemple alors la photo parue dans le dossier du Financial Times consacré aux business schools et l'article qui l'accompagne: on y fait la part belle à l'Insead de Fontainebleau où Tim Gordon, l'un des managers du quotidien saumon, entamait la semaine dernière un programme MBA.)

– Dans le classement par catégories, la petite IMD est pourtant numéro un pour la mobilité internationale de ses diplômés et les prétentions de salaires au niveau européen.

– Certes, nous en sommes ravis. Mais nous pourrions être aussi les premiers pour d'autres critères. Un classement peut doper le nombre des candidats. Il dope aussi les ventes du quotidien qui les publie.

– Quelles sont les forces de l'IMD?

– Notre petite taille, incontestablement. Nous connaissons chaque participant personnellement. Chacun profite d'une éducation personnalisée, il existe un réel échange. Ce n'est pas le cas des grandes universités, aux Etats-Unis notamment, où l'enseignement est cloisonné, hyperspécialisé. Nous sommes aussi multiculturels. Participants et enseignants ont une expérience internationale, 38 nationalités sont représentées ici.

– Ses faiblesses?

– Notre petite taille encore, par rapport aux besoins des recruteurs. La question des permis de travail aussi nous limite par rapport aux écoles de l'Union européenne où les candidats peuvent plus facilement s'organiser sur le plan familial.

– Comment opérez-vous la sélection des candidats?

– C'est d'elle que dépend la force du programme. Nous tenons compte des recommandations, des responsabilités et du salaire précédents, des aptitudes au leadership et de la capacité à communiquer son expérience aux autres membres de la classe. Nous avons par exemple cette année une jeune Chinoise qui gérait dans son pays une équipe de 2000 personnes pour TNT. Elle a de toute évidence beaucoup à apporter aux autres. Tous nos candidats, avant de venir, ont assuré des fonctions stratégiques, aux quatre coins du monde, pour des compagnies importantes.

– En somme, vous limitez les risques en ne prenant que des gens très séduisants pour les recruteurs?

– Il nous arrive de prendre des candidats aux profils plus originaux, comme d'anciens musiciens ou des écrivains qui ajoutent une valeur à l'horizon intellectuel des classes. Mais c'est un risque: ces gens sont parfois difficiles à placer.

– Où pouvez-vous devenir meilleurs?

– Sur la taille. Nous pourrions certainement la doubler, tout en restant modestes. Ensuite, une meilleure représentation des nationalités. Il y a encore peu d'Asiatiques, plus généralement attirés par les Etats-Unis. Nous devrions enfin développer davantage de matériel pédagogique à destination des futurs créateurs d'entreprise.

– Comment réagissez-vous à la pression toujours plus forte des concurrents qui ont aussi leurs programmes MBA, notamment les universités?

– Nous ne la craignons pas. Il est vrai qu'aujourd'hui n'importe qui peut lancer son programme MBA. Nous sommes des généralistes, alors que la tendance est à la spécialisation à outrance.