John Maynard Keynes soulignait l’importance de gérer l’état de confiance pour une économie. Aujourd’hui, il faudrait plutôt parler de l’état de panique. Est-ce faisable?

La crise actuelle résulte de la superposition de trois événements: une chute de l’offre à la suite de l’interruption de la chaîne de production globale, un effondrement de la demande avec la fermeture des commerces et le chômage partiel, et enfin une vulnérabilité d’infrastructure avec la précarité du système de santé.

Thierry Breton, le commissaire européen au Marché intérieur, prévoit un coût de l’ordre de 2,5% du PIB pour l’Europe. Le Seco table sur une récession de -1,5% en Suisse. Si cela dure au-delà du printemps, que les frontières restent fermées et les gens en quarantaine, nous risquons alors la dépression. De quoi paniquer.

La panique est définie comme une terreur soudaine et irraisonnée, souvent collective. Elle commence quand une région du cerveau appelé l’amygdale envoie un signal de détresse à l’hypothalamus. Celui-ci déclenche une poussée d’adrénaline qui engendre une réaction ancestrale: se battre ou fuir. Puis le corps produit des hormones comme le cortisol, qui augmentera notre niveau d’énergie à long terme.

En économie, la panique conduit donc à toutes sortes d’actions impulsives et souvent insensées, comme vendre à perte lors d’un krach boursier ou se ruer sur les pâtes dans les supermarchés. Fondamentalement, elle découle de l’angoisse de perdre quelque chose, de la nourriture, un service, un revenu, un travail ou un patrimoine.

Effet multiplicateur des paniques

Ce sentiment est exacerbé par le concept de l’asymétrie de l’information. En période de crise, les consommateurs pensent que d’autres ont une information privilégiée et inconnue du grand public. On va donc calquer son comportement sur celui d’autrui, pour ne rien rater. Cela explique l’effet multiplicateur, à la mouton de Panurge, des paniques.

L’autre réaction est la surestimation des faibles probabilités. La Suisse a un des plus hauts pourcentages de contamination par le coronavirus du monde: 488 cas par million d’habitants, soit 0,05% de la population. Pourtant, intuitivement, la majorité des gens mettront ce chiffre nettement au-dessus.

Les pays qui ont le mieux endigué la panique du Covid-19 sont Singapour (0 mort), Taïwan (1 mort) et Hongkong (4 morts). Ils ont bénéficié de l’expérience de la crise du SRAS en 2003. Leur stratégie est d’abord d’agir vite et fort.

C’est ce qui fit aussi la petite ville italienne de Vò, près de Venise. Elle a tout de suite testé ses 3300 habitants, même ceux sans symptômes: 3% de la population était infectée. Elle a isolé ceux vulnérables puis a recommencé dix jours après: 0,3% de la population infectée. Aujourd’hui, l’épidémie y est enrayée.

Communiquer de manière claire et simple

Puis il faut communiquer de manière claire et simple: pas de grand discours churchillien ou gaullien sur la guerre au virus ou d’appels solennels à la population. Cela déstabilise tout le monde. A Singapour, au contraire, le premier ministre, Lee Hsien Loong, s’est adressé directement et calmement à la population dès le 7 février. Les supermarchés qui étaient pris d’assaut la veille retrouvèrent la normale le lendemain.

Parfois, la meilleure stratégie est de ne rien faire, mais c’est contre-intuitif. Kenneth Hill, de l’Université de Saint Mary, au Canada, a étudié comment les gens paniquent quand ils sont perdus dans la forêt. La meilleure chance d’être retrouvé est de ne pas bouger. De même en bourse, la meilleure stratégie est parfois d’attendre que l’orage passe. Plus facile à dire qu’à faire.

Pour les entreprises, c’est différent. Il faut maintenir un haut niveau d’énergie. Le mieux est de se projeter dans l’avenir. Que va-t-il se passer quand les affaires vont repartir? Les activités de planification ont le grand avantage de créer des objectifs communs au moment où la panique dissout le lien social et entrepreneurial.

Car tôt ou tard, la vie et l’économie vont récupérer. Le piège est de se trouver non préparé quand tout le monde reprend pied. A ce moment-là, le risque est d’avoir un encombrement des agendas. Tout le monde veut rentrer sur le marché en même temps. On ne peut plus faire face à la demande.

D’ici là, il faut garder son calme et ignorer les oiseaux de mauvais augure. Comme le disait Victor Hugo: «Dans ce moment de panique, je n’ai peur que de ceux qui ont peur.»


*Stéphane Garelli*, professeur émérite, IMD et Université de Lausanne

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