«Je n’ai jamais vu un chef pleurer au travail, et nous fonctionnons forcément par mimétisme: je n’oserais pas pleurer de façon visible. Ce n’est pas dans la culture du métier.» Arnaud Peytremann est médecin assistant en médecine interne générale dans le canton de Vaud. Dans un métier tel que le sien, les émotions sont forcément très présentes. Celles des patients surtout, que les médecins apprennent à gérer en se formant.

Mais les émotions ressenties en milieu médical sont aussi celles des professionnels. Elles n’ont pourtant pas véritablement de place dans leur quotidien très chargé: «Quand nous vivons une situation difficile, nous faisons un débriefing après, mais il est très rapide, parce qu’il faut passer à la suite, développe Arnaud Peytremann. J’ai très rarement vu un collègue pleurer, alors que nous l’avons tous vécu à un moment ou à un autre. C’est une règle tacite, il y a idée que l’émotion ne doit pas entrer en interaction avec la prise en charge.»

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Une meilleure acceptation en surface

Les émotions ne s’avèrent évidemment pas tolérées de la même manière selon le milieu, rappelle Aurélie Jeantet, sociologue, maîtresse de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3 et auteure du livre Les émotions au travail (Ed. CNRS). Mais quel que soit le secteur, pour elle, l’intérêt pour les émotions ne signifie pas qu’elles ont désormais une véritable place. «Il existe une attention nouvelle pour le sujet, et la façon de nommer les émotions est toujours plus précise. Mais elles restent souvent en dehors de la sphère du travail, parce qu’elles sont encore perçues comme le signe d’un non-professionnalisme. Et la pression temporelle au travail laisse peu le temps de parler, un vecteur d’expression pourtant essentiel.»

Il n’y a pas d’émotions à proscrire, mais elles doivent s’exprimer dans une juste mesure au bureau

Sephora Martin, formatrice et fondatrice de la société Ikrita

Si la prise de conscience de l’importance de l’affect au travail a en effet eu lieu, elle n’est pas toujours suivie d’effets. «Les demandes de formations sur les compétences émotionnelles sont croissantes, constate Sephora Martin, formatrice et fondatrice de la société de coaching Ikrita. Mais il faut une politique managériale d’entreprise adaptée: lors des ateliers, certains disent que la dynamique de leur entreprise ne leur permet pas d’accorder une place aux émotions.»

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Ces élans sont pourtant essentiels: «Une crise de larmes, c’est une information qui se traduit en émotion», rappelle Sephora Martin. Aurélie Jeantet relève le tri effectué entre les affects qui témoignent du plaisir au travail et les autres, moins faciles à accepter. «Le monde du travail se pense comme celui de la maîtrise, mais les émotions ne se contrôlent précisément pas. Il est pourtant très important de leur laisser plus de place: elles créent du lien entre les gens, et disent quelque chose de notre rapport au travail. Si nous sommes tristes de ne pas avoir pu réaliser le projet que nous voulions par exemple, nous nous rapprochons du sens de ce que nous faisons.»

Quelles limites?

Faut-il définir des limites, alors, au moment d’exprimer ses sentiments? Pour Marcus Andersson, directeur suisse de la société de recrutement Academic Work, il en existe une: «Lorsque le collaborateur porte atteinte à l’un de ses collègues. C’est pourquoi nous formons les employés à filtrer l’expression de leurs émotions en fonction de qui se trouve en face, en tenant compte du fonctionnement de chacun. On ne s’exprimera pas de la même manière face à une personne timide ou extravertie.»

Et pour ne pas passer à côté du vécu de ses employés, l’entreprise a ainsi créé des moments dédiés. «Lors des meetings hebdomadaires entre un cadre et un employé, la première question est de savoir comment ça va, avant d’entrer dans quoi que ce soit comme résultat, détaille Marcus Andersson. Et chaque semaine, une enquête confidentielle permet de faire part de son ressenti.» Mais les émotions, par essence, ne peuvent pas toujours être cadrées. «Une crise de colère, par exemple, nous ne pouvons pas l’empêcher, mais nous pouvons en parler lorsqu’elle arrive.»

Une question d’intensité

Car au travail, tout est question d’intensité, selon Sephora Martin. «Il n’y a pas d’émotions à proscrire, mais elles doivent s’exprimer dans une juste mesure au bureau. S’énerver trop fort par exemple altère les capacités cognitives, risque de faire perdre en crédibilité et de détériorer une relation.»

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Mais ce que l’on ose exprimer au travail n’est pas équivalent aux quatre coins du monde, éclaire Ariane Curdy, fondatrice de CTRL Culture Relations, société de conseil, formation et gestion interculturels. «En France et en Allemagne, la confrontation est souvent plus directe qu’en Suisse et le vocabulaire plus expressif, on osera dire: «Tu as tort, je ne suis pas d’accord.»

Montrer ses sentiments sera souvent mieux perçu chez les Latins, pour qui une certaine neutralité peut paraître malpolie, que chez les Germaniques, où trop s’exprimer peut sembler intrusif et peu professionnel, poursuit Ariane Curdy. Et dans certains pays, il existe une grande différence entre ce qui se montre au travail et dans la vie privée: «Les Japonais ou les Anglais, par exemple, ne se dévoilent pas dans leur vie professionnelle, mais le feront en dehors, autour d’un verre.»

La culture d’une région et celle d’une entreprise ont évidemment une influence. Mais il n’est dans tous les cas pas simple d’accorder une place aux émotions dans le monde du travail tel qu’il est actuellement, conclut Aurélie Jeantet. «Il ne suffit pas de dire qu’il est possible de s’exprimer. Aujourd’hui, cela reste risqué: un collaborateur craint que cela ne se retourne contre lui, qu’il ne soit vu comme fragile. Il faut de la confiance et mettre en place de véritables espaces et des temps qui permettent d’accueillir de vrais échanges entre pairs.»