Santé

Les pharmas dépensent autant pour leurs actionnaires que pour la recherche

Une étude américaine pointe la «financiarisation» du secteur et ses effets néfastes sur les prix des médicaments

Entre 2006 et 2015, Novartis a versé presque autant d’argent à ses actionnaires qu’elle n’en a investi en recherche et développement (R&D). Une étude récente pointe les dérives d’une telle évolution.

Sous le feu des critiques en raison des prix élevés des médicaments, les entreprises pharmaceutiques se défendent en expliquant qu’elles investissent massivement dans la recherche et le développement. «Je crois fermement au modèle d’affaires du secteur, basé sur la recherche, la protection intellectuelle et la récompense à celui qui conduit ses recherches avec succès», expliquait récemment Thomas Cueni, directeur de la Fédération internationale des associations et fabricants pharmaceutiques (IFPMA), basée à Genève.

Or, les montants investis par le secteur dans l’innovation sont souvent plus faibles que ceux redistribués aux actionnaires. C’est en tout cas ce que révèle une étude publiée le 13 juillet par l’Institut pour la nouvelle pensée économique, fondé en 2009 aux Etats-Unis et financé par le milliardaire George Soros.

Appel à plus de régulation

Les chercheurs ont compilé les données des rapports annuels des 18 groupes pharmaceutiques américains faisant partie de l’indice boursier Standard & Poor’s 500. Entre 2006 et 2015, ceux-ci ont dépensé 516 milliards de dollars (environ 496 milliards de francs) en dividendes et rachat d’actions, contre 465 milliards en R&D.

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Johnson & Johnson, par exemple, a versé 103,5 milliards de dollars à ses actionnaires, mais n’a investi que 80,9 milliards de dollars en R&D. Les actionnaires de Pfizer, eux, ont reçu 131 milliards sur cette période, soit 60% de plus que ce que le groupe a consacré à l’innovation.

Pour les auteurs de l’étude, «la principale raison du prix élevé des médicaments, des restrictions d’accès aux traitements et de l’innovation en berne […] est une maladie sociale qui s’appelle: maximiser la valeur actionnariale». Ces spécialistes en appellent à une plus forte régulation du marché. Parmi les mesures qu’ils proposent se trouve l’interdiction, pour les pharmas, de racheter leurs actions.

Cette opération (buy-backs) est particulièrement dans le viseur des chercheurs. Entre 2006 et 2015, les 18 firmes américaines étudiées ont consacré 50% de leur bénéfice à racheter leurs propres actions. «Ces 261 milliards auraient pu revenir aux ménages sous forme de médicaments moins chers, sans porter atteinte aux dépenses de R&D, et tout en versant aux actionnaires d’amples dividendes», écrivent-ils.

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La financiarisation de ces sociétés est cependant moindre en ce qui concerne les deux géants pharmaceutiques helvétiques, selon les données livrées au Temps par l’un des auteurs du rapport, Oner Tulum. Entre 2006 et 2015, Roche a investi 90,6 milliards de dollars pour ses activités de R&D, et versé 56,7 milliards à ses actionnaires. Pour Novartis, la R&D s’est montée à 82,3 milliards de dollars, à peine plus que les montants alloués en dividendes et rachat d’actions – 78 milliards au total.

Les Suisses, meilleurs élèves

Contrairement à Novartis, Roche a peu dépensé en rachat d’actions (4,8 milliards). Et en dix ans, elle a consacré près de 19% de son chiffre d’affaires à la R&D. Pour Novartis, cette proportion est de 17%. En la matière, les groupes suisses font mieux que Johnson & Johnson (12%), Gilead Sciences (15%) ou Mylan (9%), mais moins bien que Eli Lilly (22%), Amgen (22%) ou Celgene (34%).

D’après un rapport publié en avril dernier par l’association faîtière des assureurs Santésuisse et celle des entreprises pharmaceutiques en Suisse Interpharma, les médicaments brevetés sont 14% plus chers en Suisse que dans d’autres pays européens. Interpharma relève cependant qu’en 2015, ses membres investissaient en moyenne 20% de leur chiffre d’affaires dans la R&D, contre 6% dans l’automobile et 5% dans la branche de l’électronique.

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