Technologie

Phil Libin: «Les entrepreneurs ne devraient pas être obligés de créer une start-up»

Le fondateur d’Evernote Phil Libin rebondit. Il vient de créer la société All Turtles, qui ambitionne d’aider les entrepreneurs ayant des idées innovantes… sans qu’ils aient besoin de créer une start-up. Il projette une expansion mondiale

Phil Libin est de retour. Le fondateur d’Evernote, qui a dirigé cette société spécialisée dans le travail collaboratif jusqu’en 2015, vient de lancer une nouvelle société: All Turtles. Loin de sa première société, valorisée plus d’un milliard de dollars et dont il demeure actionnaire, All Turtles se présente comme un studio de création de produits et services. L’idée est de réinventer le circuit de création de start-up, non seulement en Californie – la société est basée à San Francisco – mais aussi à court terme en Europe et en Asie, via des bases à Paris et à Tokyo. En 2018, une dizaine de nouvelles antennes doivent être créées. Dix sociétés, dont une basée à Zurich, Sunflower Labs, utilisent déjà les services d′All Turtles. Sunflower Labs est active dans la sécurité de la maison combinant capteurs et caméra installée sur un drone.

Le Temps: D’où vient ce nom d′All Turtles?

Phil Libin: Cela vient d’une croyance ancienne selon laquelle le monde serait porté sur le dos d’une tortue géante. Et une autre tortue soutient la première tortue. Et ainsi de suite… C’est un peu la même idée pour notre société, nous sommes une plateforme de nouvelles idées, soutenue par des services cloud [informatique en nuage], soutenus par Internet, soutenu par des réseaux de fibre optique… Cela continue ainsi sans fin.

– Quel est votre but?

– Nous voulons travailler un peu comme un studio moderne de cinéma ou de séries, de type Netflix ou HBO. Là-bas, tout est industrialisé au maximum pour obtenir les meilleurs résultats possibles – avec des séries de grande qualité – et se concentrer sur l’essentiel. Nous voulons attirer les gens les plus talentueux qui possèdent une idée pour créer un produit ou un service. Nous les aidons, nous leur faisons rencontrer nos designers, nos ingénieurs, nos avocats, nos spécialistes en ressources humaines pour développer et améliorer leur produit. Le but est que ces idées se concrétisent. Nous travaillons avec des banques et plusieurs types d’instituts de financement. Mais comme il s’agit avant tout de développer un produit et pas de financer une entreprise, les besoins en capitaux sont moindres.

– De quels moyens disposez-vous?

– Via mon expérience de plus de vingt ans dans la technologie, j’ai pu créer un tissu de compétences très précieuses. All Turtles compte pour le moment un réseau d’une soixantaine d’experts, dans tous les domaines. Et côté financement, nous avons le soutien notamment de General Catalyst, qui a injecté déjà plus de 4 milliards de dollars dans les nouvelles technologies, et dont je suis un conseiller.

– Est-il toujours difficile de lancer une start-up en 2017, malgré la multitude de soutiens externes qui existent?

– En fait, vous ne devriez pas avoir la nécessité de fonder une société pour développer un produit. La plupart des start-up échouent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec leur idée de base. Je pense qu′All Turtles a le potentiel pour permettre à tellement de nouvelles idées de se concrétiser, sans que ceux qui les ont doivent passer par l’étape de la création de société.

– La situation est elle aussi difficile aux Etats-Unis qu’en Europe?

– Il est bien sûr un peu plus facile de créer une société dans la région de San Francisco, grâce à l’écosystème de start-up et la multitude des sources de financement disponibles. Mais même dans la Silicon Valley, de nombreux entrepreneurs ont une super-idée qui ne se concrétisera jamais.

– Quels problèmes principaux rencontrent les créateurs de start-up?

– Je pense que leur problème principal, c’est justement de devoir créer une société. Cette étape devrait être supprimée, ou alors repoussée à plus tard, pour se concentrer uniquement sur le nouveau produit. Bien sûr, les accélérateurs de start-up ou les cours de coaching aident, mais ils tentent de répondre à une mauvaise question. Si vous voulez absolument créer une société, pas de problème, mais vous ne nous intéressez a priori pas. Seules les nouvelles idées nous passionnent. Si j’avais pu faire appel à All Turtles aux débuts d’Evernote, je n’aurais pas perdu de temps m’occuper de marketing, de financement. Et j’ai fait tellement d’erreurs!

– Mais l’on imagine que certains entrepreneurs veulent devenir le directeur de leur société…

– Oui, mais ils n’ont dans ce cas rien à faire avec All Turtles. N’oubliez pas que la plupart des grandes sociétés technologiques qui ont actuellement du succès ont été créées par des gens qui avaient une passion, une véritable vision, une idée. Devenir directeur n’était pas leur objectif premier, loin de là.

– Comment faites-vous payer vos services?

– Nous prenons des participations dans les sociétés qui seront ensuite créées autour des produits lancés, voir des commissions sur les ventes futures. Nous ne fixons pas de limite temporelle pour l’accompagnement des entrepreneurs, cela variera au cas par cas.

– Vous vous concentrez actuellement sur des idées autour de l’intelligence artificielle. Pourquoi?

– Je pense que c’est bien de ne pas se disperser, et l’intelligence artificielle offre un potentiel énorme et se retrouve partout. Plus tard, nous élargirons nos champs de compétences.

– Parlez-nous des idées que vous soutenez actuellement.

– Il y a huit start-up, déjà formées, qui bénéficient de nos conseils, ainsi que deux idées. Je citerais Replika, une intelligence artificielle destinée à vous aider en permanence, Butter.ai, un assistant personnel pour diffuser l’information dans une société ou encore DoNotPay, un «robot avocat».

– Peut-on comparer All Turtles au groupe allemand Rocket Internet, à l’origine notamment de Zalando?

– J’admire ce que fait Rocket Internet, ils sont extrêmement professionnels. Mais leur but est de copier des idées et de créer ensuite des entreprises. Nous cherchons au contraire des idées originales à développer, sans nous préoccuper, dans un premier temps, de fonder des sociétés.

– Pourriez-vous travailler avec l’Ecole 42 de Xavier Niel à Paris?

– Absolument. Nous aurons une antenne au sein de sa structure, qui réalise un travail admirable. Ensuite, le but sera de créer une structure mondiale.

Lire aussi: Phil Libin: «Evernote peut faire bien mieux que Google et Microsoft»

Publicité