Expériences

La philanthropie à l’épreuve du terrain: trois ratés, trois réussites

Nouveaux philanthropes, nouveaux outils, nouvelles idées: la philanthropie est un monde en ébullition, avec des succès mais parfois des initiatives moins réussies, dont on parle peu. Quelques courageux l’ont fait. Tour d’horizon

Organisé par Le Monde Afrique, Le Temps et l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), un forum se tient toute la journée du 12 octobre à la Maison de la paix, à Genève, pour faire le point sur l’apport des philanthropes privés au développement. Retrouvez les précédents articles consacrés à ces enjeux: 

Raté: Mark Zuckerberg et les écoles de Newark

En 2010, Mark Zuckerberg décide de révolutionner le système éducatif de Newark, ville pauvre de la banlieue de New York. Le fondateur de Facebook promet au maire de la ville et au gouverneur du New Jersey 100 millions de dollars sur cinq ans. Mais les autorités publiques ne prennent pas la peine de consulter la population et des consultants payés 1000 dollars par jour prennent de mauvaises décisions. Zuckerberg veut offrir des primes pharaoniques aux meilleurs enseignants et licencier les plus mauvais, mais la ville refuse: au-delà des cinq ans, elle ne sera plus en mesure de payer leurs primes de départ. Le philanthrope admet avoir voulu aller trop vite. Lorsqu’il renouvelle l’expérience en 2014, dans la baie de San Francisco, ses équipes mènent un travail avec la communauté pour évaluer ses besoins.

Raté: Yann Borgstedt et les petites bonnes marocaines

Yann Borgstedt est un entrepreneur genevois, héritier du transporteur Pélichet. Lors d’un voyage au Maroc, il rencontre des fillettes illettrées de la campagne, utilisées comme domestiques en ville. Elles sont souvent victimes de sévices, se retrouvent parfois filles-mères, sans ressources, dans la rue. Avec sa fondation Womanity, il veut leur verser 20 euros par mois pour qu’elles retournent à l’école. Mais cela incite davantage de familles à envoyer leurs filles en ville, pour qu’elles bénéficient de la bourse… Womanity abandonne ce programme, soutient plutôt des associations locales, ainsi qu’une radio féminine au Moyen-Orient ou une école pour filles en Afghanistan.

Raté: la fondation Shell et les cuisinières inadaptées

Selon la fondation Shell, en 2002, la cuisson au bois, outre la déforestation, causerait la mort de 4,5 millions de personnes par an en raison des fumées toxiques. En cinq ans, Shell a conçu neuf projets de cuisinières modernes, pour 20 millions d’euros. Aucune n’a été adoptée par les femmes à qui elles étaient destinées. Un modèle solaire a fini comme meuble de rangement. Shell a alors cocréé une entreprise sociale, qui distribue à des dizaines de microentreprises locales les fonds pour produire les cuisinières. Cela a finalement permis la vente de près d’un million de cuisinières adaptées et bon marché.

Réussi: Educate Girls: scolariser les filles

Safeena Husain, diplômée de Harvard et de la London School of Economics, est une militante indienne, déterminée à scolariser les filles dans les régions rurales. Elle fonde Educate Girls en 2007, qui agit surtout au Rajasthan, où les écarts de genre à l’école sont les plus forts et s’appuie sur un réseau de volontaires, les «Team Balika». Ils impliquent tous les acteurs: leaders traditionnels, mairies, parents… Les volontaires forment de nouveaux ambassadeurs et apprennent aux écoles à prioriser les problèmes, à dispenser une éducation active et moderne, et à obtenir des fonds du gouvernement. Douze mille écoles, représentant plus d’un million et demi de filles, ont déjà bénéficié du programme, financé par une trentaine de donateurs internationaux.

Réussi: Novartis: la télémédecine au Ghana

L’un des projets phares de la Fondation Novartis, le géant pharmaceutique suisse, dont le budget est de 15,4 millions de dollars par an, est l’utilisation de la télémédecine au Ghana, afin d’améliorer la couverture sanitaire. Des médecins donnent à distance des conseils à des infirmières dans les régions reculées. Ces dernières contactent par vidéo des agents de santé en zone rurale, leur transmettent leur savoir et émettent des diagnostics sur des patients filmés. Ce système, encensé par l’OCDE, évite des déplacements dangereux et inutiles, favorise le suivi de maladies longues et désengorge les centres de santé urbains.

Réussi: GiveDirectly: donner sans intermédiaire

L’ONG GiveDirectly part d’un constat simple: faire un don et en connaître la destination est compliqué. Les salaires des intermédiaires sont souvent supérieurs aux dons versés. Défenseur de la théorie du revenu universel, GiveDirectly estime que les pauvres, au Kenya, vivent en moyenne avec 65 centimes de dollar par jour. Les agents de GiveDirectly font du porte-à-porte pour évaluer les besoins; des contrôles permettent de s’assurer que la pauvreté est réelle et qu’il n’y a pas de risque de pots-de-vin. Enfin, un paiement électronique de 1000 dollars est réalisé, à partir de dons en ligne. GiveDirectly garantit, preuves à l’appui, que 91% des dons finissent entre les mains des personnes dans le besoin. Ce système permet d’augmenter rapidement leur niveau de vie et de les aider à prendre un nouveau départ; 13,7 millions de dollars ont été transférés en 2015.

Repenser la philanthropie

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