Développement

La philanthropie, ce nouveau must mondain qui pourrait sauver le monde

Tout augmente chez les riches: leur nombre, leur fortune et leur envie de donner – ou d’investir de façon sociale. Une bonne nouvelle pour les pays en voie de développement

Organisé par Le Monde AfriqueLe Temps et l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), un forum se tient le 12 octobre à la Maison de la paix, à Genève, pour faire le point sur l’apport des philanthropes privés au développement. Retrouvez les précédents articles consacrés à ces nouveaux enjeux: 


Per Heggenes est un homme pressé. Cet ancien de l'armée de l'air novégienne, directeur de la Fondation Ikea, partage son temps entre son quartier général des Pays-Bas, sa maison des bords du Léman et les 43 pays où sa fondation finance des abris pour réfugiés ou distribue des millions de dollars d’aide humanitaire.

«Je supervise des centaines de projets avec soixante partenaires», lâche-t-il lors d’une brève halte sur la côte vaudoise. Entre 2013 et 2015, sa fondation, sœur de celle qui possède le géant suédois du meuble, a injecté 405,8 millions de dollars dans des projets de développement, selon l’OCDE. Et encore 142 millions d’euros en 2016.

Avec ses confrères d’autres méga fondations, il incarne un phénomène qui bouscule l’aide au développement. Selon Brad Smith, qui dirige le Foundation Center de New York, les fondations d’intérêt public en Europe et aux Etats-Unis disposeraient aujourd’hui de plus de 1 600 milliards de dollars et en dépenseraient 120 par an. Les pays en développement n’en reçoivent encore qu’une fraction (environ 4%), mais la tendance est à la hausse.

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«Malgré tous ses défauts, l’économie mondiale a été très bonne pour produire des milliardaires, observe Brad Smith. La taille de ces fortunes est tellement vaste qu’on ne peut pas les dépenser en achetant des chalets à Gstaad ou des sacs Gucci.»

Une carte dans les dîners

Que ces sommes basculent vers la philanthropie doit beaucoup au Giving Pledge, ce serment lancé en 2010 par Bill Gates, sa femme Melinda et le financier Warren Buffett: donner au moins la moitié de leur fortune de leur vivant. Depuis, 170 ultra-riches l’ont signée et la philanthropie est devenue incontournable pour les classes aisées de la planète.

«C’est une carte dans les dîners mondains, un must-have, comme on parlait d’œuvres d’art ou de voitures de collection», observe Eric Berseth, directeur de Philanthropy Advisors, un cabinet de conseil en philanthropie basé à Paris et Genève. BNP Paribas estime que les super-riches (ceux ayant plus de 50 millions de dollars à investir) donneront 12% de leur fortune aux Etats-Unis, 10% en Asie et 9% en Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient.

La montée en puissance des milliardaires de la Silicon Valley accentue le mouvement. Aux côtés de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook qui a promis d’y consacrer 99% de sa fortune, les fondateurs de Skype, eBay ou Salesforce se sont lancés dans la philanthropie à grande échelle.

«Il y a 30 ans, si vous aviez fait un inventaire des philanthropes, vous auriez vu que la plupart venaient de l’industrie et des mines, note Brad Smith, du Foundation Center. Ils voulaient redonner aux communautés locales qui avaient fait leur fortune. Aujourd’hui, ils viennent surtout du numérique et de la finance. Cela forge une philanthropie différente», focalisée sur des défis globaux comme la santé, l’environnement ou le développement.

La philanthropie reste un nain

L’apport de ces nouveaux mécènes va-t-il permettre d’éradiquer la faim dans le monde, la pauvreté, l’illettrisme? C’est l’espoir des «Objectifs de développement durable» (ODD) lancés par l’ONU en 2015. En chiffrant les besoins mondiaux dans ce domaine à 2500 milliards de dollars d’ici à 2030 – une somme hors de portée des budgets publics – ils ont imposé la philanthropie privée comme un financeur central des politiques de développement.

Les philanthropes restent dans une relative zone de confort. Et leur engagement est à relativement court terme, de un à trois ans

Bathylle Missika, Centre de développement de l’OCDE

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. C’est ce que montrent des chiffres diffusés cet été par l’OCDE.

Afin de mesurer les flux philanthropiques vers les pays en développement, l’organisation a sondé les 131 plus grandes fondations mondiales. Il en ressort que la philanthropie reste un nain comparé à l’aide publique: 7,8 milliards dépensés par an en moyenne sur 2013-2015, dont près de la moitié vient d’une seule fondation, celle de Bill et Melinda Gates. C’est beaucoup moins que le chiffre de 60 milliards par an avancé par le Hudson Institute américain, et souvent repris dans les milieux philanthropiques. Et c’est bien peu comparé aux 142,6 milliards dépensés par les Etats pour l’aide au développement en 2016.

En outre, la philanthropie se concentre sur des pays émergents (Inde, Nigeria, Ethiopie, Kenya) ou à revenus moyens (Mexique, Afrique du Sud, Chine), pas sur les Etats les plus fragiles, comme la Centrafrique.

A lire aussi: Note sur l'économie de la philanthropie, avec revue des sources et chiffres, par Ugo Panizza et Nathalie Monnet de l'IHEID

Enfin, 80% des flux philanthropiques passent par de grosses ONG ou des organisations internationales. «Cela ne correspond pas au discours souvent dominant qui veut que les philanthropes financent des organisations sur le terrain, observe Bathylle Missika, du Centre de développement de l’OCDE. En finançant des partenaires traditionnels, ils restent dans une relative zone de confort. Et c’est la plupart du temps un engagement à relativement court terme, d’un à trois ans, comme le montre notre enquête.»

Apport qualitatif

Reste que le potentiel de la philanthropie semble énorme. Sur les 15 prochaines années, les donateurs privés pourraient consacrer plus de 360 milliards de dollars à la réalisation des ODD (ce qui inclut aussi des fonds dirigés vers les pays riches ou à revenus moyens). Et surtout, leur apport est qualitatif: «La philanthropie peut servir de catalyseur pour des projets plus durables, qui ont plus d’impact, en apprenant aux gens à s’aider eux-mêmes», estime Per Heggenes de la Fondation Ikea.

L’aide privée au développement a longtemps souffert d’une approche peu ciblée, dite «spray and pray», «j’arrose et je prie». Autre problème, note le consultant Eric Berseth, l’argent passait souvent par plusieurs intermédiaires (agences onusiennes, grandes ONG) avant de parvenir aux acteurs de terrain.

Les «millennials» s’impliquent très tôt et veulent attaquer les problèmes à la racine, changer le monde ici et maintenant

Les nouveaux philanthropes prônent une approche plus directe, plus efficace, à l’image de Pierre Rispoli, qui dirige une société parisienne d’investissement dans les entreprises non cotées (private equity). Au Kenya, sa fondation Educimpact accompagne un centre de réinsertion pour orphelins qui intègre les méthodes de gestion du privé. Et notamment la mesure d’impact, mantra de la nouvelle philanthropie, avec des audits et des outils de reporting. A terme, le centre doit devenir autonome, en s’associant au secteur touristique local, afin de pouvoir se passer des financements français.

Le fait que la fille de Pierre Rispoli, âgée de 18 ans, siège au conseil de la fondation n’est pas anodin. L’implication des millennials – les jeunes nés autour de l’an 2000 – est un marqueur de la nouvelle philanthropie. Ces héritiers ou entrepreneurs de 20 ou 30 ans s’impliquent très tôt et veulent être «stratégiques». A savoir: attaquer les problèmes à la racine, changer le monde ici et maintenant. Comparés à leurs parents, ils sont plus familiers des outils numériques et plus ouverts aux instruments qui combinent rendement financier et efficacité sur le terrain: entreprises sociales, impact investing, obligations sociales ou humanitaires.

Quête de sens

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) vient d’adopter ce genre d’outils pour financer trois centres de réadaptation au Nigeria, au Mali et en République démocratique du Congo. Des investisseurs privés, dont une filiale de l’assureur Munich Re, seront remboursés de leur mise de fonds initiale (26 millions) si les centres atteignent leurs objectifs. Plus leur performance sera grande – ce qu’il faudra mesurer – plus les partenaires du projet (plusieurs gouvernements européens et la banque catalane Caixa) paieront. A l’avenir, la banque genevoise Lombard Odier, partenaire du projet, espère mobiliser des centaines de millions d’euros avec des instruments de ce type.

Un autre effet des millennials est qu’ils poussent les entreprises qui veulent les recruter à s’impliquer davantage dans la philanthropie. Mastercard distribue des cartes de paiement aux réfugiés au Yémen ou en Syrie, UPS fait du fret par drone en zones difficiles, Sanofi ou Novartis de l’accès à la santé, Airbus de la cartographie humanitaire par satellite.

«Cet engagement pour l’intérêt général au sein l’entreprise répond à une quête de sens», commente Firoz Ladak, qui dirige les fondations Edmond de Rothschild à Genève et Paris. Or donner du sens, c’est justement ce que semblent vouloir les millennials. Pour eux, l’avenir sera philanthropique ou ne sera pas.


Glossaire: le nouveau jargon de la philanthropie

Impact investing

L'investissement à impact social, de son nom français, désigne des mécanismes censés générer un rendement financier tout en apportant un progrès social mesurable. Le secteur représenterait déjà 114 milliards d’actifs gérés de façon «impactante» et pourrait atteindre plusieurs centaines de milliards en 2020. Parce qu'il promet un profit aux investisseurs, l'impact investing vise à mobiliser des sommes très supérieures aux donations traditionnelles.

Social impact bonds

Ce sont des obligations levées auprès d'investisseurs privés, avec un objectif social ou humanitaire, qui sont remboursés avec intérêts si leur impact est démontré. Le premier titre de ce type a été lancé en Grande-Bretagne en 2010 par Sir Ronald Cohen. Il s’agissait de financer, pour 5 millions de livres et sur 5 ans, un programme ambitieux de réinsertion de détenus de la prison de Peterborough. Il a permis de réduire le taux de récidive, très coûteux pour les finances publiques : les investisseurs ont donc été remboursés. Depuis, les programmes de ce type se multiplient en Grande-Bretagne et ailleurs, souvent dans des secteurs où l’Etat s’avoue trop lent ou trop prudent pour agir. Le rendement de l’obligation (le plus souvent entre 5 et 10%) est directement lié à l’impact.  .

Systémique

La philanthropie d'aujourd'hui veut être systémique, c'est-à-dire capable de modifier les fonctionnements profonds qui engendrent la pauvreté, les maladies, les dégradations environnementales etc. «Les gens vraiment riches [...] ne veulent pas mettre un sparadrap, ils veulent créer le changement», résumait Ann Limberg, responsable du family office US Trust au New York Times en juillet dernier. On parle aussi de change makers, de «faiseurs de changement».

Entreprise sociale

Entreprise à but lucratif, mais dont la mission inclut un but social (par exemple créer des applications pour permettre  aux agriculteurs africains les plus isolés d'avoir accès aux prévisions météo, etc.). Elle repose en principe sur un modèle d’affaires pérenne et rentable, et fonctionne selon une gestion responsable et transparente. Certaines ONG se transforment en entreprises sociales pour changer d’échelle.

Giving pledge

Lancée en 2010 par Bill Gates, sa femme Melinda et le financier Warren Buffet, cette promesse de don a fédéré quelque 170 super-riches qui promettent de consacrer plus de la moitié de leur fortune à des causes philanthropiques de leur vivant.

Proof of concept

Se dit de la preuve – en principe une évaluation chiffrée – qu'un projet philanthropique va produire des résultats, afin de convaincre d'autres donateurs.

Venture philanthropy

Se dit d'une approche innovante des projets philanthropiques, avec un accent mis sur la mesure de la performance pour améliorer de futurs projets.

SDGs

Les objectifs de développement durables (ODD ou SDGs selon leur acronyme anglais) ont été adoptés par les 193 Etats membres des Nations Unis en 2015. Ces 17 grands buts (élimination de la pauvreté, de la faim, des mauvaises conditions sanitaires, etc.) sont largement utilisés comme référence par les entreprises et les philanthropes privés. Les atteindre d'ici 2030 coûterait quelque 2500 milliards de dollars.

Convergence

Se dit des fondations qui, disposant de capitaux importants, les investissent d'une façon qui coïncide – «converge» – avec leur buts philanthropiques.


Repenser la philanthropie

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