Aux côtés du progrès technologique, des politiques publiques et de l’investissement durable, la philanthropie apporte également des solutions permettant de nous rapprocher d’une société neutre en carbone, qu’il est urgent de mettre en place. Si les dirigeants politiques avaient convenu, dans le cadre de l’Accord de Paris en 2015, de maintenir la hausse des températures de ce siècle bien en dessous de 2°C, les émissions de carbone n’ont depuis cessé d’augmenter, notre économie restant sur une trajectoire de température destructrice pour notre planète. Seule à ce jour une pandémie aux conséquences humaines dramatiques a permis la plus forte baisse annuelle des émissions de CO2 jamais enregistrée.

Pour inverser cette tendance, de nouvelles solutions sont nécessaires. La philanthropie environnementale pourrait contribuer à les incuber. En collaboration avec le World Wildlife Fund (WWF), nous avons récemment publié le «Guide du donateur pour l’environnement», pour apporter un éclairage sur ce thème et des pistes de solutions concrètes. Dans le cadre de ces recherches, au moins trois contributions essentielles à notre avenir environnemental peuvent être apportées par les philanthropes.

Premièrement, en apportant leur soutien et leur expertise à des volontés politiques durables. Si l’environnement est un domaine de la philanthropie encore relativement restreint, représentant un montant estimé à 583 millions d’euros de subventions accordées par les fondations européennes, soit moins de 1% des 60 milliards attribués chaque année, certaines subventions stratégiques peuvent faire toute la différence. Par exemple, lorsque la Californie a adopté une loi en 2006 pour freiner la pollution, c’est l’Environmental Defense Fund, une organisation américaine à but non lucratif, qui a aidé les décideurs politiques à créer une législation fixant un plafond d’émissions de gaz à effet de serre pour l’ensemble de l’économie, ce qui a conduit au boom des énergies propres dans l’Etat.

Deuxièmement, la philanthropie à but environnemental peut s’appuyer sur des instruments financiers, des stratégies d’investissement, des marchés et un esprit d’entreprise bien établis pour s’inscrire sur le long terme. Dans ce domaine, les organisations philanthropiques et à but non lucratif apportent également de nouvelles solutions. On peut citer le fonds forestier durable de 130 millions de dollars de The Nature Conservancy (TNC), qui a créé un véhicule de type capital-investissement pour acquérir 102 000 hectares de forêts en exploitation dans les Appalaches centrales américaines, en Virginie, au Kentucky et au Tennessee. L’objectif est de mettre en œuvre une stratégie de foresterie durable, au profit des communautés locales, de l’habitat des espèces sauvages, d’une eau saine et de la résilience climatique. Cette initiative protège une zone fragile et la biodiversité sur le long terme, en garantissant les revenus de la récolte durable du bois et du captage du carbone.

L’entreprise sociale Plastic Bank contribue à la collecte et au recyclage de plastique avant qu’il ne finisse dans l’océan en payant des ramasseurs locaux, qui accèdent à des biens et services de première nécessité en échange du plastique qu’ils ont collecté.

Des solutions novatrices pour accéder aux capitaux

Troisièmement, pour préserver notre environnement, nous aurons également besoin de solutions novatrices pour accéder aux marchés des capitaux. Elles peuvent être envisagées avec du capital-risque visant un objectif de bien public et en investissant différemment, au travers des «blue bonds» par exemple, permettant de cibler la protection des océans ou de l’eau en général. Les philanthropes sont également des investisseurs. Genève dispose à cet effet d’institutions financières de premier ordre, ainsi que d’un savoir-faire séculaire pour structurer ces véhicules au sein de différentes classes d’actifs, afin que les investisseurs pensent naturellement à les inclure dans leurs portefeuilles.

Notre récent partenariat noué avec l’entreprise sociale Plastic Bank en est une illustration. Cette société à but non lucratif présente en Indonésie, aux Philippines, en Haïti, en Egypte et au Vietnam contribue à la collecte et au recyclage de plastique avant qu’il ne finisse dans l’océan. L’organisation permet de payer des ramasseurs locaux. Ils peuvent ainsi accéder à des biens et services de première nécessité en échange du plastique qu’ils ont collecté. Ce type d’approche inclusive a un réel impact social et environnemental. L’instrument de placement élaboré pour financer cette initiative est une obligation bleue. Une partie des revenus générés par les investisseurs sont reversés à un programme qui permettra de collecter 795 tonnes de plastique qui allaient souiller les eaux en Haïti, tout en ayant un impact significatif sur la vie de plus de 6000 collecteurs locaux et de leurs familles.

Convertir la dette pour protéger le milieu marin

Exemple emblématique des obligations bleues pour la préservation de notre planète, l’organisation philanthropique The Nature Conservancy (TNC) a défini avec le gouvernement des Seychelles, par le biais de son unité d’investissement NatureVest, une conversion de dette révolutionnaire pour la protection du milieu marin et l’adaptation au changement climatique. Ce fonds à but non lucratif, le Seychelles Conservation and Climate Adaptation Trust, a levé 5 millions de dollars en capital de subvention et 15,2 millions de dollars en capital de prêt, afin d’accorder un prêt à but spécifique au gouvernement seychellois. Objectif: racheter 21,6 millions de dollars de sa dette souveraine à un prix réduit auprès de plusieurs créanciers du Club de Paris. A ce jour, le gouvernement seychellois a légalement désigné 410 000 kilomètres carrés – une superficie supérieure à l’Allemagne – comme zone de protection marine, atteignant ainsi l’objectif de protéger 30% du territoire océanique, avec un an d’avance.

Le fonds a racheté l’encours de la dette souveraine des créanciers du Club de Paris, l’a restructurée avec des conditions de remboursement plus favorables, et utilise les paiements de la dette pour financer les programmes locaux de conservation en cours et constituer un fonds de dotation pour la conservation. TNC a comme objectif de répliquer ce modèle des «blue bonds for conservation» dans 20 pays au cours des cinq prochaines années.

Financer la recherche pour l’élaboration de politiques ambitieuses, mobiliser des capitaux d’investissement et mettre en place des solutions de financement innovantes pour sauver notre environnement: ces exemples démontrent parfaitement pourquoi nous devrions considérer la philanthropie environnementale comme un vecteur complémentaire de la transition vers une société décarbonée. Chaque donation compte pour répondre aux crises climatique et environnementale. Bien allouée, elle peut donner l’impulsion nécessaire et créer un impact réel.