Le retard de l'Union européenne (UE) sur les Etats-Unis, en termes de croissance de la productivité, a débuté en 1996 et s'est aggravé ces dernières années, selon Philipp Hildebrand, membre du directoire de la BNS, ainsi qu'il ressort d'un exposé tenu à Bâle devant l'Association des économistes bâlois.

Si l'ampleur du mouvement est sujette à discussion, les tendances sont claires. Dans les années 70, l'augmentation de productivité s'élève à 3,6% par an dans l'UE et dépasse de deux points celle des Etats-Unis. L'écart passe à 0,9 point dans les années 80, puis à 1,4 point au début des années 90. Changement de décor entre 1995 et 2002: les Etats-Unis dépassent le Vieux Continent et présentent une productivité supérieure de 0,6 point à celle de l'UE. Entre 2000 et 2005, l'avance s'accélère et passe à 1,4 point.

La productivité est un concept souvent débattu par les économistes, car sa mesure n'est ni aisée, ni d'ailleurs standardisée. Les économistes la mesurent à travers le PIB par heure de travail. Or, l'UE et les Etats-Unis calculent différemment le PIB. Leur méthodologie employée pour estimer par exemple les investissements dans les logiciels ou les dépenses militaires n'est pas identique. Il en est de même du calcul des services financiers. Selon la BNS, ces différences de méthodes expliquent entre 0,5 et 1% de l'écart de productivité entre les deux régions. Or la comparaison du début des années 90 avec le début des années 2000 met en évidence un écart de 2,8 points en faveur des Etats-Unis.

L'explication n'est donc pas uniquement affaire de statistique, selon Philipp Hildebrand. En réalité, deux raisons majeures éclairent les récents succès américains. La première tient à la capacité supérieure des Etats-Unis à intégrer les nouvelles technologies dans les processus de production. C'est particulièrement flagrant dans un secteur comme le commerce de détail et de gros.

La deuxième explication concerne le marché du travail européen et particulièrement les politiques visant une augmentation du volume de travail, surtout non qualifié. Ce qui, par ricochet, se traduit forcément par une moindre intensité de l'autre facteur de production, le capital, et par une baisse de la productivité. Le directeur de la BNS rappelle que pendant les années 60 et 70, l'Europe présentait une forte hausse de la productivité précisément grâce à l'augmentation de l'intensité en capital. Les Européens travaillaient même davantage que les Américains pendant les années 70.

Aujourd'hui, les Américains travaillent 50% de plus que les Français, les Allemands et les Italiens, selon la BNS. Cette profonde transformation s'explique par les changements intervenus dans la fiscalité du travail et par les rigidités du marché du travail en Europe. Edward Prescott, le Prix Nobel d'économie 2004, s'est notamment penché sur cette relation et l'a démontré dans ses récents travaux. Les réglementations destinées à protéger les employés actuels se traduisent sur le long terme par l'exclusion des chômeurs du marché du travail, ajoute la BNS.

Pour Philipp Hildebrand, la productivité européenne ne pourra adopter un rythme de croissance supérieur que si l'UE réforme sa politique d'incitations sur le marché du travail. Elle doit rapidement adopter des mesures d'encouragement à la formation, d'ouverture du marché et de libéralisation.

Le directeur de la BNS ajoute que, dans le cadre du changement rapide des technologies, le concept de formation appliqué par exemple par l'Allemagne et la Suisse, mettant l'accent sur la formation professionnelle, est moins adapté que ne le serait un concept plus général et ouvert.

D'autres facteurs structurels jouent un rôle, quoique moins déterminant, dans la meilleure performance des Etats-Unis ces dernières années. La BNS cite les mesures de rationalisation plus rigoureuses adoptées par les entreprises américaines à partir de 2001. Le directeur de la Banque nationale souligne l'extrême importance de la productivité.

Sur le plan de la politique monétaire, cette mesure de performance exerce aussi un impact considérable. Les écarts de productivité déterminent les taux de change à long terme, selon l'économiste. La performance des Etats-Unis lui assure donc un afflux important de capitaux.