Portrait

Philipp Krueger est à la recherche du durable dans la finance

Enseignant à l’Université de Genève, il a été l’un des premiers chercheurs à s’intéresser à ce domaine. Il étudie maintenant les effets réels des investissements verts, pas seulement leur performance

Pour devenir une référence internationale en finance durable, Philipp Krueger a utilisé une méthode simple (et qui n’est hélas plus reproductible): s’y plonger lorsque personne ou presque n’y prêtait attention, quitte à prendre un risque de carrière. «En 2006, le secteur privé s’intéressait aux Principes pour l’investissement responsable, dévoilés en avril de cette année-là par les Nations unies, mais les grandes revues de recherche académique publiaient très peu de papiers sur des thèmes liés à la durabilité», se souvient aujourd’hui l’enseignant-chercheur de 37 ans. «Je sentais que la finance durable était un domaine prometteur, car il avait été peu balisé, et il était donc possible d’avoir un impact du point de vue scientifique», poursuit l’auteur d’une thèse sur la réaction des marchés financiers face aux informations relevant du développement durable.

Soutenue en 2010, cette thèse montrait que «les nouvelles négatives avaient déjà un fort impact, pas les données positives». Son travail est publié cinq ans plus tard dans le Journal of Financial Economics, une des revues financières les plus prestigieuses. Et son papier sera l’un des plus cités depuis 2015. Sa carrière décolle et l’amènera en 2014 à Genève, à l’université puis au Swiss Finance Institute. Retracer son parcours, c’est aussi mesurer l’évolution de la finance verte au cours de la décennie écoulée.

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Au début des années 2010, le dogme dominant était qu’un investissement qui prenait en compte des aspects environnementaux, sociaux ou de gouvernance dégageait une performance moindre. «On a toujours ce commentaire lorsqu’on présente un papier sur la performance de la finance durable, mais la question reste controversée», nuance notre interlocuteur, assis dans son petit bureau d’Uni Mail, face à un poster sur lequel est inscrit «Keep calm and carry on».

La majorité des études montrent une corrélation légèrement positive entre performance financière et durabilité. Mais dans un papier écrit avec Rajna Gibson, la vice-directrice du Geneva Finance Research Institute (GFRI) de l’Université de Genève, «nous avons démontré que le lien entre le risque et la durabilité d’un portefeuille est beaucoup plus fort que le lien entre rendement et durabilité, statistiquement parlant». La durabilité abaisse le risque, sans forcément influencer la performance, en somme.

Comptabilité durable

«On comprend moins les mécanismes de cause à effet. Les entreprises plus profitables ont-elles une performance durable plus élevée?» s’interroge celui qui n’avait jamais prévu de devenir chercheur, mais qui a pris goût au «moment excitant» de la découverte, qui permet de valider l’hypothèse (ou pas). Il s’intéresse actuellement à la mesure de la durabilité. Pas selon les processus d’une entreprise (sa gestion, son niveau de pollution), mais par son véritable impact (son produit final pollue-t-il?). «Des investisseurs spécialisés dans le durable ont rarement fourni la preuve que leurs investissements eux-mêmes génèrent moins de CO2, c’est-à-dire la preuve que l’allocation amène des résultats meilleurs pour la durabilité. On commence maintenant à le voir, même si on manque encore d’outils établis pour chiffrer les dimensions sociales.»

Obliger les entreprises à tenir une comptabilité «durable» ou «sociétale» serait une piste intéressante pour le développement durable, estime-t-il, lui qui relève que les grandes sociétés britanniques doivent publier leur empreinte carbone dans leur rapport annuel, à côté de leurs résultats financiers, depuis 2013. Pour quel résultat? «Ces entreprises réduisent beaucoup plus leurs émissions que les concurrentes, cette obligation légale a donc aussi un effet réel.»

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Justement, la durabilité pourrait-elle être imposée par de nouvelles réglementations? «On aurait besoin de taxes pour que les entreprises ou les individus intègrent leurs externalités, comme la pollution, qui ne sont pour l’instant pas prises en compte», observe encore Philipp Krueger, qui ne pense pas que la finance durable réglera ces problèmes de l’économie réelle. «On peut commencer par imposer la divulgation d’informations pertinentes pour la durabilité, et voir si les investisseurs les utilisent.»

Le monde de la recherche académique, avec ses congrès aux quatre coins du monde, génère lui aussi de ces «externalités», notamment la pollution engendrée par les déplacements en avion. Pas particulièrement militant, mais «faisant attention», Philipp Krueger essaie de limiter ses voyages et achète des crédits carbone, pour compenser ses propres émissions de CO2. «Plutôt qu’une interdiction des voyages, un mécanisme de compensation pour les jeunes chercheurs serait plus adapté, estime celui qui s’est récemment débarrassé du 4x4 de sa compagne. Car ils ont besoin de réseauter pour générer des idées de recherche et se créer une réputation dans un milieu très compétitif et mondialisé.» La durabilité, on est censé la pratiquer, mais on ne sait pas vraiment comment, conclut Philipp Krueger. «C’est comme marcher sans savoir marcher.» Mais ça n’empêche pas d’avancer.


Profil

1982 Naissance à Cologne.

2010 Doctorat à la Toulouse School of Economics.

2014 Professeur assistant à l’Université de Genève.

2015 Swiss Finance Institute, junior chair (recherche) et Prix Moskowitz.

2018 Récompensé pour une publication sur l’importance du risque climatique pour les investisseurs institutionnels.

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