Il annonçait en septembre dernier l’engagement de son entreprise dans le centre de sports et de loisirs de l’Ouest lausannois, désormais rebaptisé Vaudoise aréna. Un investissement considérable. Directeur général de la seule compagnie d’assurances basée en Suisse romande, Philippe Hebeisen marque ainsi sa confiance dans le dynamisme économique de l’Arc lémanique et dans l’avenir de la branche.

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Le Temps: Comment la numérisation vous incite-t-elle à réinventer les produits d’assurance?

Philippe Hebeisen: La mobilité est le premier écosystème auquel je pense. Les services associés aux véhicules à moteur jouent un rôle important dans notre chiffre d’affaires et notre rentabilité. Mais les autres domaines sont aussi concernés. L’habitat, par exemple. Ou tout ce qui tourne autour de la prévoyance.

Le grand changement?

Nous n’avons plus d’excuses pour justifier un service approximatif. La numérisation nous contraint à la perfection parce qu’elle nous donne de nouvelles possibilités pour concevoir et distribuer nos produits. Notre philosophie? Donner plus de pouvoir au consommateur.

Revenons à l’exemple de la mobilité…

Nous avons lancé un produit qui, grâce à un boîtier embarqué, nous donne une grande quantité d’informations sur les comportements de conduite de nos assurés. Les accélérations, freinages et la prise des virages sont mesurés.

Quel est l’impact sur les primes?

Avec cette police Avenue Smart, nous proposons des réductions de primes aux assurés jusqu’à 30 ans en fonction de leur comportement derrière le volant. Sur cette base, nous leur attribuons une note et ils peuvent consulter leur position dans le classement sur leur smartphone. Nous offrons ainsi un rabais de 30% au premier tiers du classement, soit les conducteurs les plus prudents, 20% de rabais au deuxième tiers. Et 10% au dernier tiers.

Nous procédons désormais selon les principes du management agile et du partage des connaissances

Philippe Hebeisen

Pourquoi récompenser les «mauvais élèves»?

Nous avons besoin de clients qui jouent le jeu et qui nous permettent d’accumuler des expériences. Nous ne sommes qu’au début d’un mouvement qui vise à adapter nos couvertures et nos tarifications aux comportements et aux besoins de nos assurés. L’analyse des données recueillies devrait ainsi aboutir à terme à une segmentation fine de notre clientèle.

Avec un risque d’atteinte à la vie privée?

Cette crainte est légitime. Voilà pourquoi ces données sont traitées par un prestataire externe qui en garantit l’anonymat. Savoir les utiliser de manière adéquate et sans empiéter sur la sphère privée, c’est tout le défi du big data, dans notre secteur d’activité comme dans beaucoup d’autres.

Quelles sont les menaces qui pèsent sur le modèle d’affaires des compagnies d’assurances établies?

Une étude du groupe d’audit KPMG en Allemagne estime que le chiffre d’affaires des polices liées aux véhicules à moteur fondra de quelque 40% à l’horizon 2025. Pour l’heure, nos encaissements dans ce domaine d’activité continuent de croître. A plus long terme, il n’est toutefois pas exclu que les prévisions s’avèrent exactes. On observe en tout cas des ruptures d’usage qui vont rendre de nouveaux modes de tarification incontournables. Avec pour conséquence une baisse des primes pour certains profils de clients.

A l’avenir, notre travail ne consistera plus seulement à encaisser des primes et à gérer des sinistres comme nous l’avons fait jusqu’ici. Nous devons viser une palette beaucoup plus large de services et de prestations

Philippe Hebeisen

La numérisation va-t-elle s’accompagner d’une baisse de personnel?

Au contraire. Pour l’heure, nous engageons dans des métiers nouveaux pour nous. Notamment dans toute ce qui touche à la numérisation, justement.

La numérisation offre des outils de prédiction dans de nombreux domaines. Et dans les assurances?

C’est un champ passionnant et en plein développement. Par exemple dans tout ce qui touche aux bâtiments. Imaginez que vous puissiez systématiquement repérer, grâce à un système de capteurs, les conduites d’eau ou de gaz en mauvais état et les réparer avant que des fuites ne se produisent! A l’avenir, notre travail ne consistera pas seulement à encaisser des primes et à gérer des sinistres comme nous l’avons fait jusqu’ici. Nous devons viser à offrir une palette beaucoup plus large de services et de prestations. C’est d’ailleurs dans cette optique que nous avons été l’une des premières entreprises privées en Suisse romande à rejoindre l’initiative Digitalswitzerland et que nous sommes partenaires de CredEx, une plateforme numérique business to business pour l’octroi de prêts hypothécaires lancée fin octobre.

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Craignez-vous la concurrence des GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon)?

Ils sont certes mieux équipés que nous pour recueillir et optimiser l’utilisation des données. Mais seront-ils intéressés par un marché suisse complexe et fortement régulé? J’en doute.

Et craignez-vous l’arrivée de start-up?

Le Swissquote de l’assurance n’est pas encore né. La numérisation apporte d’énormes changements dans notre secteur. Mais, dans le même temps, la dimension relationnelle et de conseil reste centrale. Ce qui explique d’ailleurs que les agents généraux, par exemple, restent pour nous essentiels à notre développement.

Comment réorganisez-vous votre entreprise?

Nous engageons de nouveau profils. Par exemple des «data scientists». Comme la concurrence est forte pour ces spécialistes, nous devons constamment améliorer notre attractivité. Voilà pourquoi nous avons renforcé nos liens avec l’EPFL, avec les HES et avec HEC Lausanne, qui offre désormais un cursus spécialisé dans les assurances. Le plus grand pas cette année? La création d’un département de la transformation digitale qui traverse toute l’entreprise et qui tranche avec notre structuration traditionnelle par métiers. Et l’engagement de trois nouveaux membres de la direction directement lié à la réorganisation du groupe.

Un changement aussi dans votre manière de travailler?

Absolument. Nous procédons désormais selon les principes du management agile et du partage des connaissances. Les espaces de travail sont en passe d’être modifiés, nous allons construire une nouvelle aile et peut-être renouer ainsi avec l’esprit campus de Jean Tschumi, l’architecte du siège de la Vaudoise Assurances bâti en 1956. Nous n’allons pas forcément croître beaucoup en termes d’effectifs, mais nous devons penser et travailler différemment.

Avec quel degré d’urgence?

Nous ne sommes pas en situation de crise, bien au contraire. Ces changements très profonds, nous avons la chance de les négocier alors que la Vaudoise a le vent en poupe. Je peux le dire: ces dix dernières années, nos résultats ont été bien au-dessus de la moyenne, ce qui nous permet d’envisager l’avenir sans rupture, dans une certaine continuité et avec sérénité.

Vos priorités, en termes géographiques?

Nous avons fait le choix de nous concentrer sur la Suisse. Ce qui n’était pas évident: avec ses trois langues, ce marché est complexe. Nous avons un taux de pénétration très important en Suisse romande et notre croissance outre-Sarine, avec un taux de 7%, est supérieure à la moyenne. Nous visons l’extension de nos canaux de distribution, avec une priorité en Suisse alémanique, partant de l’idée que cette stratégie est complémentaire de nos efforts de numérisation. D’ailleurs, même les entreprises fondées sur des modèles d’affaires numériques ouvrent des points de vente. Comme Digitec, par exemple. Dans notre secteur d’activité, nous avons tout particulièrement besoin de cette présence physique pour asseoir la confiance de nos clients.

Vous intéressez-vous aux nouveaux risques?

Tout ce qui tourne autour de la cybersécurité nous intéresse, bien évidemment. C’est le genre de risque encore sous-estimé par les patrons de PME, notamment. Mais, là aussi, nous n’en sommes qu’au début. La difficulté, pour nous comme pour nos concurrents, c’est de définir le montant des dommages. Et donc le niveau des primes.

Vous êtes le partenaire principal du centre de sports et de loisirs construit à Malley, baptisé Vaudoise aréna, inauguré l’an prochain et qui comprend notamment trois patinoires et trois piscines. Pourquoi ce choix?

Il y a d’abord l’importance bien réelle de cet engagement, qui nous permet de renforcer notre notoriété dans un coin de pays qui est le nôtre. C’est aussi un petit pari sur l’Ouest lausannois, où des centaines de millions de francs sont en passe d’être investis. On pourrait d’ailleurs bien assister ces prochaines années à un déplacement du centre de gravité du Grand Lausanne.

Et ensuite?

La dimension symbolique de cette décision, qui me tient aussi très à cœur. Nous avons profité, ces dernières années, du boom économique de l’Arc lémanique et d’une croissance supérieure à la moyenne nationale – ce qui n’est d’ailleurs pas toujours perçu à Zurich. Ce geste est un témoignage de notre confiance en cette région et une forme d’engagement citoyen.

Et donc l’expression d’une certaine fierté romande? La Vaudoise reste la seule compagnie du secteur à avoir son siège de ce côté-ci de la Sarine…

C’est vrai, nous sommes devenus un groupe solide et reconnu à l’échelle nationale. Nous avons doublé nos fonds propres et amélioré notre rentabilité. Et cela tout en revendiquant notre stratégie mutualiste et en lui conférant une nouvelle modernité. Parce que la mutualité, c’est la solidarité, la loi des grands nombres, la base de notre métier, au fond. Ce qui n’empêche pas notre cours boursier d’avoir triplé en dix ans. La preuve que responsabilité sociale de l’entreprise et performance économique peuvent aller de pair.


PROFIL

1955 Naissance.

1983 Licence en droit à l’Université de Lausanne. Puis secrétaire de l’Office suisse d’expansion commerciale, à Zurich.

1986 Entre à la Genevoise Assurances, où il deviendra membre du comité de direction.

1999 Rejoint la Vaudoise Assurances.

2009 Nommé directeur général du Groupe Vaudoise Assurances.

2018 Entre au comité d’Economiesuisse.