Restructurations

Philippe Leuba: «Bombardier a très mal communiqué sur ses licenciements»

Le conseiller d’Etat vaudois chargé de l’Economie dénonce autant la communication désincarnée des multinationales qui «communiquent depuis Berlin» qu’il fustige les «irresponsables» partisans de la décroissance

Philippe Leuba ne voit rien d’alarmant dans les trois «spectaculaires» annonces de restructurations industrielles qui ont touché le canton de Vaud ces deux derniers mois. Pour le conseiller d’Etat chargé de l’Economie, les perspectives sont au beau fixe, avec un taux de chômage qui a baissé à 4,4% en mai, pour le quatrième mois consécutif.

Le Temps: Licenciements chez Sicpa, Bombardier, Thermo Fisher: les mauvaises nouvelles s’enchaînent. Faut-il s’en inquiéter?

Philippe Leuba: Je comprends l’émotion des gens. Des suppressions de postes, c’est toujours dramatique. Mais il faut avoir une vision globale. Le taux de chômage est inférieur à ce qu’il était il y a un an. Les demandes de réduction d’heures de travail – le thermomètre pour évaluer l’état de santé des entreprises – sont dix fois plus basses que lors de la crise de 2008-2009. Et enfin, en 2016, plus d’un franc sur deux levé par les start-up en Suisse a été au bénéfice du canton. Ce qui veut dire que les bailleurs de fonds croient plus que jamais dans l’innovation vaudoise. Tous les voyants sont au vert.

– Cela veut-il dire que ce sont surtout les PME qui créent actuellement des emplois?

– Non, Nespresso en a créé énormément, Novartis en compte désormais près de 1000. Quand Merck Serono a quitté Genève, avec 1250 emplois à la clé, cela a supposé des créations de postes pour le canton de Vaud. Je me mets à la place du collaborateur de Sicpa ou de Bombardier: lui, il veut son boulot. Il est plus facile de retrouver un emploi dans une économie qui va bien.

– Ces annonces ne reflètent-elles donc rien de l’état de santé de l’économie vaudoise?

– Bombardier a très mal communiqué. En réalité, il y aurait 35 suppressions de postes sur Villeneuve. Les 450 temporaires sont employés par Adecco et leurs contrats sont liés à la réalisation d’un train. Au terme de l’opération, il y aura deux fois plus d’employés à Villeneuve qu’il n’y en avait avant le «contrat du siècle», comme l’a surnommé la presse [la construction de 62 rames de train pour les CFF, ndlr].

Le responsable de ce traumatisme régional, c’est Bombardier, qui a communiqué depuis Berlin. C’est comme ça que les multinationales se rendent détestables auprès de la population. Le sort de Sicpa est, lui, lié en partie au marasme économique et politique au Brésil. Il n’y a aucun lien entre Bombardier et Sicpa, en dehors du calendrier. Ce n’est pas lié aux conditions-cadres vaudoises.

– Même le grand argentier du canton, Pascal Broulis, admet pourtant qu’aucune multinationale ne s’est installée dans la région depuis un moment

– Il a raison. On a tendance à oublier que la prospérité n’est jamais acquise. L’incertitude économique s’est accompagnée d’un blocage quant aux transferts d’entreprises. Notre prospérité est fragile. Les collectivités publiques et le citoyen doivent en être conscients.

– L’industrie est à la peine et supprime des postes. Vous êtes d’accord avec ce constat?

– L’industrie recule dans toute l’Europe. C’est une mutation structurelle. Le tertiaire représente 75% de l’activité économique vaudoise. Si on ne fait rien, l’industrie va continuer à régresser. C’est ce constat qui nous a conduits à mettre en place un fonds pour l’industrie et pour le foncier industriel (17,5 millions de francs). Le canton de Vaud a été le premier à le faire. Si on veut éviter une situation similaire à celle de l’Irlande, on doit avoir une économie diversifiée. Je ne veux pas d’un pays désindustrialisé.

– L’intervention de l’Etat est-elle donc fondamentale?

– L’Etat doit agir sur les conditions-cadres. Il faut faire aboutir cette réforme de l’imposition des entreprises pour donner de la sécurité à l’économie. La question de la main-d’œuvre étrangère doit trouver une solution rapidement. Et il faut être compétitif dans les offres.

Je vous donne un exemple: une entreprise de la Broye (FR) désirait s’étendre. Nous étions en concurrence avec le Bade-Wurtemberg allemand, qui proposait du terrain équipé, en zone aéroportuaire, à un euro le mètre carré. Peut-on s’aligner là-dessus en Suisse? On a dû mettre en place des outils permettant d’ajouter une aide cantonale aux efforts de la commune propriétaire du terrain. On n’est pas arrivé à 1,10 franc le mètre carré mais à 200 francs le mètre carré. L’entreprise a fini par choisir la Suisse.

– Ce cas illustre tout de même la puissance des entreprises, capables de faire jouer la concurrence entre les régions… On sent les politiques impuissants face aux revirements des multinationales.

– On n’a pas été impuissant sur le cas Novartis. La direction voulait supprimer l’ensemble des 330 places de travail à Nyon, aujourd’hui il y en a 1000. Bien sûr, la discussion aurait été plus compliquée avec un patron californien. Mais j’aime mieux une multinationale américaine dont le patron vient rarement en Suisse que pas de multinationale du tout. Cela donne du travail aux PME, ce maillage est fondamental pour l’économie. Ceux qui ne veulent plus de multinationales sont irresponsables.

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