La mainmise du clan Karimov sur l’Ouzbékistan, fidèle allié dont la Suisse représente les intérêts au FMI et à la Banque mondiale, ne se limite pas au pillage des ressources naturelles et au racket des entreprises locales. Les 21 ans de pouvoir du patriarche Islam Karimov ont aussi été marqués par des «violations à grande échelle de virtuellement tous les droits humains», ont dénoncé maintes fois tant le Département d’Etat américain que le Conseil de l’Europe.

Ces pressions du pouvoir, d’abord centrées sur les journalistes, les contestataires politiques et les syndicats, se sont poursuivies en 2010 dans un cas jugé emblématique par le Département d’Etat américain: celui de la photographe Oumida Akhmedova. Une affaire dans laquelle la diplomatie suisse a failli se brûler les doigts, comme le montre un câble confidentiel de l’ambassade américaine à Tachkent, daté du 28 janvier 2010, et dont Le Temps a obtenu copie.

Dans le cadre d’un programme culturel, l’ambassadrice de Suisse à Tachkent Anne Bauty avait accordé un soutien financier à la photographe, en 2008, pour la réalisation d’un livre et d’une série de documentaires. Mais quelques mois après sa sortie de presse, fin 2009, le livre s’est attiré les foudres du pouvoir. «Inquiétée par la nature controversée du sujet, l’ambassade suisse a mis un terme à son soutien», raconte le câble américain.

Pour Oumida Akhmedova, il était trop tard. Emprisonnée, l’artiste de 56 ans a été condamnée en mars 2010 pour «diffamation envers le peuple ouzbek». Condamnée avec sursis à une peine de travaux forcés, elle vit actuellement sous le coup d’une interdiction de quitter le pays.

Le câble montre que la diplomatie américaine, pourtant non directement impliquée, a porté une grande attention à l’affaire. Le texte cite en exemple les arrestations récentes d’un animateur de radio et d’un journaliste pour rappeler que «la répression reste un outil de contrôle politique en Ouzbékistan». Le cas d’Oumida Akhmedova est quant à lui décrit comme «plus inhabituel». Il s’agit de «l’attaque la plus flagrante contre la liberté artistique depuis longtemps».

L’attaché américain à Tachkent souligne dans son message que l’affaire risque d’attirer «une attention internationale négative sur l’Ouzbékistan». Pour conclure: «Ce cas plaide pour un renforcement de la «dimension humaine» dans notre dialogue bilatéral avec l’Ouzbékistan.»

Le câble évoque une piste pour expliquer la réaction si virulente des autorités ouzbèkes. Si le livre «présente des superbes photographies de l’Ouzbékistan et de ses peuples, il contient aussi des images plus controversées comme des garçons après leur circoncision et une femme en bikini». Et le mémo de poursuivre: «Une rumeur dit que le vieux Karimov aurait vu le livre chez sa fille Gulnora et que sa désapprobation serait à l’origine du procès.» L’ambassadrice de Suisse a été invitée à la représentation des Etats-Unis le 25 janvier 2010 pour parler de l’affaire: «Anne Bauty a brièvement parlé du documentaire. Elle n’est pas entrée en détail sur les aspects controversés du projet et a exprimé son soutien envers Oumida Akhmedova.»

«Discussion informelle»

Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) se défend d’avoir abandonné la photographe à son sort. Si l’ambassade a retiré son soutien financier au projet de documentaire, explique un porte-parole, c’est parce que le résultat ne «correspondait pas aux standards de qualité suisses» et que les règles de production n’auraient pas été respectées, notamment par l’usage d’une caméra cachée.

Quant au procès intenté contre l’artiste, le DFAE précise que l’ambassadrice Anne Bauty a «évoqué ce thème à plusieurs reprises» auprès des autorités ouzbèkes, pour «regretter» cette issue. En outre, un représentant de l’ambassade s’est rendu à l’audience de jugement de l’artiste, le 17 mars 2010. L’ambassade suisse dit aussi avoir proposé son assistance à Oumida Akhmedova lors d’une «discussion informelle» en janvier 2010. Une offre qu’elle aurait déclinée.