transformation

Pictet préparait sa mue depuis 2007

Les premières discussions ont été interrompues après la faillite de Lehman Brothers. Garder le secret a été délicat et essentiel. La banque se prépare à davantage de transparence

Pictet préparait sa mue depuis 2007

Transformation Les premières discussions ont été interrompues après la faillite de Lehman Brothers

Garder le secret a été délicat et essentiel

La banque se prépare à davantage de transparence

«Imaginez. Lombard Odier et nous, Pictet, avions pris rendez-vous avec les plus hauts responsables de la Finma sans les informer de l’objet de notre visite. Vous pensez bien que cette démarche commune a immédiatement éveillé chez eux des soupçons sur nos intentions», se remémore Jacques de Saussure, associé senior de Pictet. «Quand nous sommes arrivés, nous avons commencé par leur dire: «Nous n’avons pas l’intention de fusionner.» Il y a eu comme un immense soulagement dans la salle.»

Nous sommes en décembre 2012 et les deux établissements genevois vont main dans la main présenter au gendarme des banques, la Finma, leur intention de changer de structure juridique et d’abandonner leur statut de banquier indéfiniment responsable.

Chez Pictet, tout commence pourtant bien avant. «Quand j’ai commencé en 1980, la banque gérait 9 milliards et comptait 300 employés et nous évoluions dans une sorte d’unité classique pour l’époque, à la fois de lieu, Genève, et d’activité, la gestion de fortune. Aujourd’hui, nous sommes 3500 et présents sur plusieurs continents. La gestion institutionnelle représente presque la moitié de notre activité», souligne le banquier, dont l’établissement gérait 394 milliards de francs à fin mars. «Nous nous sommes développés d’une manière qui a dépassé notre structure juridique particulière», poursuit Jacques de Saussure, qui reçoit Le Temps au quatrième étage de la banque aux Acacias, où tous les associés, même ceux qui ne sont plus en fonction, disposent d’un bureau. C’est surtout l’expansion à l’étranger qui a mis en évidence les limites du modèle. «Certains développements ne pouvaient pas se faire dans le ­cadre de la banque suisse, qui revêtait la forme d’une société de personnes, peu reconnue à l’étranger, explique-t-il. L’ouverture de succursales à l’étranger demandait systématiquement la création de nouvelles entités, constituées pour la plupart en ­sociétés anonymes.»

Le changement de statut est abordé pour la première fois en 2007, assure Jacques de Saussure. Mais rapidement, le dossier est rangé dans un tiroir: la faillite de Lehman Brothers vient bouleverser l’ordre des priorités. Les turbulences boursières occupent la direction. En outre, le statut de banquier privé séduit à nouveau fortement des clients méfiants devant les grandes institutions qu’il a fallu sauver de leurs investissements scabreux. Changer alors que tous demandent de la stabilité ne semblait pas une idée judicieuse à un tel moment.

Lorsque la crise s’apaise, le sujet revient sur la table. Et d’autres tourments accaparent les banquiers, en particulier le différend fiscal avec les Etats-Unis. Wegelin, également indéfiniment responsable, se saborde après être inculpée outre-Atlantique pour avoir aidé des clients américains à se soustraire à leurs obligations fiscales.

Il faut néanmoins convaincre quelques associés hésitants, car l’unanimité est nécessaire. Un élément fait pencher les indécis: «Opter pour une société en commandite par actions qui chapeaute les activités de la banque a été déterminant. Ainsi, nous restions un partnership avec des associés», explique Jacques de Saussure, assis autour d’une table dans son bureau plutôt sobre qu’égaient quelques photos de famille. Le cadre, une vue sur la cour intérieure – un parking – incite plus au travail qu’à la rêverie.

Les réflexions s’ouvrent chez Lombard Odier, sans que l’on parvienne vraiment à savoir qui a fait le premier pas. L’établissement de la rue de la Corraterie partage de «nombreuses caractéristiques, comme un modèle d’affaires ou une taille similaire», avec son concurrent «et ami» de la rue des Acacias. Lombard Odier emploie 2080 personnes et gérait un peu plus de 200 milliards de francs à la fin de 2013. «D’autres auraient sûrement apprécié de pouvoir être de la partie, mais nous voulions rester discrets», justifie Jacques de Saussure. Le responsable laisse entendre que la confidentialité de l’affaire a été un enjeu de taille. Il estime à une vingtaine de personnes le groupe mis au courant petit à petit, chez Pictet, et un nombre semblable chez Lombard Odier. Peu après l’annonce des deux établissements, Mirabaud a également décidé de renoncer à cette forme juridique particulière.

Des deux côtés, des experts juridiques se penchent pendant près d’une année sur ce dossier. Jusqu’à pouvoir présenter un projet à l’autorité de surveillance du secteur. «Les responsables de la Finma ont tout de suite été favorables. Ils ont très vite compris qu’on se dirigeait vers une forme de société avec laquelle ils sont bien plus familiers», commente l’associé senior. Les deux banques obtiennent donc un «oui de principe» en janvier 2013, peu avant l’annonce aux médias le 5 février 2013.

En parallèle, les autorités fiscales genevoises sont averties de l’évolution qui se trame. Pictet ­assure que son changement de statut n’est aucunement lié à des considérations fiscales. «Ce changement peut toutefois avoir des incidences, reconnaît-il. D’une ­année à l’autre, les montants de l’impôt peuvent en effet diverger. Mais sur la durée, cela ne devrait avoir aucun impact significatif.»

C’est alors au tour des employés d’apprendre la nouvelle. Pour certains, la transformation apparaît alors comme une évidence après les développements du groupe au cours des trente dernières années. D’autres s’attendent à une transition délicate. «Certains craignent davantage le changement, note Jacques de Saussure. Il n’est pas facile de tenir un même discours durant deux cents ans et d’en changer, ne serait-ce que partiellement, du jour au lendemain», admet le Genevois.

Juste avant de se présenter devant les journalistes, les banquiers contactent les autorités politiques, les associations professionnelles et économiques, leurs partenaires commerciaux mais aussi quelques «faiseurs d’opinion» pour qu’ils puissent préparer leur analyse. Puis, juste avant que la conférence de presse commence, Pictet contacte nombre de ses clients pour les informer. «Nous avons passé beaucoup de temps dans les mois qui ont suivi à discuter avec eux, reprend Jacques de Saussure, à répondre à leurs questions. Même si certains clients et collaborateurs, en particulier en Suisse, étaient un peu nostalgiques, les réactions ont plutôt été positives», se rappelle-t-il.

«D’autres auraient apprécié de pouvoir être de la partie, mais nous voulions rester discrets»

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