Une nouvelle fois, Syngenta dit non. Dans un courrier rendu public lundi, le géant agrochimique bâlois, dont les produits recouvrent à peu près 25% de la production agricole mondiale, refuse à nouveau de se faire racheter par son concurrent américain Monsanto – une proposition avait déjà été faite, et refusée, mi-avril.

Une nouvelle fois, Syngenta dit non car cette seconde proposition «est essentiellement une répétition de leur première offre», écrivent le patron Mike Mack et le président du conseil d’administration Michel Démaré dans une lettre à leurs actionnaires. Seule nouveauté aux yeux du groupe agrochimique (né en 1999 de la fusion des activités chimiques de Novartis et d’AstraZeneca), une offre du géant américain qui propose de payer une pénalité de 2 milliards de dollars en cas de veto des autorités de la concurrence au projet de rapprochement. Le prix offert – 449 francs par action, ce qui valorise la société à 42 milliards de francs – reste le même. Cette proposition est jugée «inadéquate» pour Syngenta. Tant au niveau du prix proposé que des précautions concernant la régulation. Les trois rencontres qui ont eu lieu entre les deux groupes depuis l’offre de mi-avril n’ont pas suffi à accorder les violons des deux géants.

Pierre Landolt, entrepreneur suisse aujourd’hui installé dans le Nordeste brésilien, est un fin connaisseur de ces entreprises. Non seulement parce qu’il a été durant douze ans membre du conseil d’administration de Syngenta – un de ses «pères fondateurs», dit-il –, mais aussi parce qu’il est lui-même producteur de soja et de maïs sur 1700 hectares. Il cultive uniquement des produits qui n’ont pas été génétiquement modifiés. Entretien par téléphone avec celui qui est également le président de la Fondation de la Famille Sandoz.

Le Temps: Pourquoi ce regain d’intérêt de Monsanto pour Syngenta?

Pierre Landolt: Ce n’est pas nouveau. Quand j’étais au conseil d’administration de Syngenta, je les ai vus arriver plusieurs fois… Mais on a toujours refermé la porte.

– Quel est le but de Monsanto?

– Pour comprendre cet intérêt, il faut comprendre l’histoire de Monsanto. Dans les années 1970, ce groupe a découvert le glyphosate, un désherbant total commercialisé par la société sous le nom de Roundup. Pendant de longues années, c’était une «exclusivité Monsanto» qui lui a permis d’amasser un véritable trésor de guerre. Aujourd’hui, Monsanto fait face à deux problèmes dramatiques. D’abord, tout le monde peut produire du glyphosate, devenu générique – même s’il est souvent d’une qualité douteuse. Mais surtout, ce produit ne «contrôle» plus 100% des mauvaises herbes. Ici, au Brésil, on a des associations d’agriculteurs qui font des procès à Monsanto car ce désherbant ne fonctionne plus aussi bien qu’avant. La nature a trouvé des réponses contre ce produit.

– Et du côté de Syngenta?

– Syngenta a commencé très fort avec les produits chimiques (herbicides, fongicides, insecticides, etc.). Mais la société ne s’est pas arrêtée là. Elle a utilisé les revenus de ces produits pour se construire une «deuxième jambe»: les semences. Syngenta est maintenant très forte sur les deux tableaux: la chimie et les semences. C’est le premier secteur qui intéresse surtout Monsanto.

– Donc Monsanto préfère dépenser son argent en s’offrant un concurrent plutôt que de miser sur l’innovation, correct?

– Exactement. Syngenta est la seule planche de salut pour Monsanto. Et en particulier ses capacités dans le domaine de la recherche. Monsanto n’a pas ce savoir-faire, mais dispose d’un trésor de guerre extrêmement important. En outre, dans l’agrochimie, le cycle d’un produit est beaucoup plus long que dans le secteur pharmaceutique. Il est donc plus rapide d’acheter un concurrent que de développer de nouvelle molécule dont l’impact environnemental est toujours plus faible.

– A terme, est-ce que la fusion va finir par avoir lieu?

– Malheureusement oui! C’est comme l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin. Syngenta va résister à Monsanto toute la nuit, mais finira par se faire manger au petit matin.

– Et quid de BASF ou Bayer, dont l’intérêt pour certaines activités de Syngenta a également été évoqué?

– C’est probablement la division «semences» de Syngenta qui intéresse Bayer ou BASF. Alors que Monsanto s’intéresse à tout sauf aux semences. Par ailleurs, ces dernières années, Bayer et BASF ont commencé d’investir dans les insecticides «doux», plus respectueux de l’environnement. Syngenta ou Monsanto ne l’ont jamais fait. Ils n’ont pas vu l’intérêt d’offrir aux agriculteurs des produits naturels – qui permettent pourtant de contrôler un grand nombre d’insectes et de plantes.

– En cas de fusion, peut-on imaginer que Monsanto ou Syngenta se mettent aux produits naturels? Sans OGM?

– Bien sûr que non. Ce n’est pas du tout dans leur vision. Pourtant, il y a là des opportunités que ces sociétés n’ont encore pas comprises.

– Lesquelles?

– Un exemple: le vrai défi aujourd’hui est de nourrir le monde avec des protéines animales (par exemple avec le poisson, le plus rapide et le plus efficace) ou végétales (avec le soja). Ici au Brésil, j’arrive à faire pousser du soja qui n’est pas génétiquement modifié, qui contient 45% à 52% de protéines et que je peux vendre à un prix premium. Alors que les OGM ne dépassent pour l’heure pas les 35%…