Crise financière, 10 ans après

«Pink» et «Rosa»: les deux plans secrets qui ont permis de sauver UBS en 2008

Il y a dix ans, la plus grande banque suisse était au bord du gouffre. Les autorités exécutent alors un plan élaboré depuis des mois pour éviter la catastrophe. Retour sur des heures dramatiques, où la Banque nationale a littéralement sauvé le pays

Dimanche matin, 21 septembre 2008. Six jours plus tôt, la planète a assisté à un cataclysme financier; la banque américaine Lehman Brothers vient de faire faillite, emportant tout le secteur dans la tourmente. Dans son appartement zurichois du quai Général-Guisan, Philipp Hildebrand, numéro deux de la Banque nationale suisse, attend ses invités. Il s’apprête à lancer une opération qu’il qualifiera plus tard d’«épouvantable» et de «dégoûtante sur le plan philosophique».

Entouré des deux autres membres du directoire de la BNS, Jean-Pierre Roth et Thomas Jordan, Philipp Hildebrand a organisé un rendez-vous inhabituel. Arrivent, peu avant 10h, Eugen Haltiner et Daniel Zuberbühler, de la Commission fédérale des banques (CFB), la future Finma. Et, surtout, Peter Kurer et Marcel Rohner. Le président et le directeur général d’UBS ont, eux, été convoqués, sommés de se rendre au domicile du grand argentier qui domine le lac de Zurich.

Les sept hommes se retrouvent dans cette résidence privée, Peter Kurer le confirme au Temps. Il faut à tout prix éviter que cette délégation de haut vol se fasse repérer à proximité du siège de la BNS, tout près d’une Paradeplatz encore déserte. L’ex-patron de la plus grande banque suisse ne dit en revanche pas mot de l’ambiance de la réunion. On l’imagine tendue. Car la BNS, comme la CFB, ont alors de gros doutes sur la solidité du numéro un bancaire suisse.

Crise cardiaque

La veille, l’un d’entre eux s’est chargé de prévenir Hans-Rudolf Merz, ministre des Finances: l’heure était venue de lancer l’«opération UBS». Les montants à réunir pour éviter la catastrophe sont tels (quelque 60 milliards) que le conseiller fédéral fait une crise cardiaque. C’est du moins ce qu’il dira lors d’une interview quelques années plus tard – il y avait bien un lien entre l’énormité du plan de sauvetage et son accident de santé.

Précipitation? Au contraire. «Nous travaillions depuis des années avec le Département fédéral des finances et la Commission fédérale des banques afin d’avoir des solutions en cas de problèmes avec une banque systémique, mais c’est d’abord resté très abstrait», raconte aujourd’hui au Temps Thomas Jordan, le seul des trois membres du directoire à être toujours à la BNS.

Lire également son interview: «Nous ne pouvons pas dire qu’il n’y a pas eu de sanction contre UBS»

En août 2007, poursuit-il, se produit une première crise dans le marché monétaire, les banques se méfient, rechignent à se prêter de l’argent et les titres liés au marché hypothécaire américain apparaissent avoir moins de valeur que ce que l’on croyait. «C’est à ce moment-là que les dialogues se sont intensifiés pour savoir comment réagir concrètement au cas où l’une des grandes banques se trouverait en difficulté», se souvient Thomas Jordan, installé dans une salle de conférences qui expose les portraits de ses deux collègues et de leurs prédécesseurs.

Option Pink ou Rosa

Lorsque la banque américaine Bear Stearns doit être sauvée, au printemps 2008, la BNS passe à l’étape suivante: elle met en place une task force interne chargée d’étudier différents scénarios concrets. Dans le plus grand secret – les grandes banques ne sont pas mises au courant de ces démarches – les experts planchent sur deux options. L’une, surnommée «Pink», doit permettre à UBS d’emprunter à la BNS en déposant ses titres toxiques comme collatéraux. L’autre, «Rosa», imagine que la banque centrale rachète ces mêmes titres à UBS pour la soulager de ce risque. Ces deux options sont étudiées par la direction générale de la BNS sous toutes les coutures: risques, conditions à remplir, légalité de la démarche, respect du mandat de la BNS…

Pour eux, il était horrible d’admettre qu’ils avaient échoué dans la gestion des risques et qu’ils devraient se faire sauver par l’Etat

Daniel Zuberbühler, CFB, à propos d’UBS

Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers s’effondre. Pour Thomas Jordan, «il était devenu clair qu’il fallait passer du concept au plan concret et qu’il était par conséquent nécessaire d’impliquer UBS». Car, comme il le rappelle, la situation «était folle: bourses en chute libre, récession mondiale, chaque jour amenait sa mauvaise nouvelle supplémentaire et nous ne savions pas quand nous allions toucher le fond».

Dans la demeure de Philipp Hildebrand, le dimanche 21 septembre, UBS tente d’abord de se défendre. Ses responsables répondent qu’ils ont la situation sous contrôle et que plusieurs scénarios sont prêts. «Ils ont voulu expliquer que la situation n’était pas si grave mais nous ne leur avons pas laissé le choix. Leur attitude pouvait se comprendre. Pour eux, il était horrible d’admettre qu’ils avaient échoué dans la gestion des risques et qu’ils devraient se faire sauver par l’Etat», soutient Daniel Zuberbühler, alors directeur de la CFB.

Thomas Jordan va dans le même sens: «Demander l’aide de l’Etat représente peut-être la situation la plus difficile pour une banque habituée au succès et très fière, qui a enregistré des années de développement très important. Mais aucune autre solution n’était possible. Il fallait éviter une faillite et un effondrement du système accompagnés d’une panique en Suisse.»

Fusion UBS-Credit Suisse?

La BNS et la CFB dévoilent alors le projet de Stab Fund (fonds de stabilisation), une entité gérée par la BNS qui regroupera les actifs pourris d’UBS, essentiellement liés au marché des subprimes américains et qui sont alors constamment dévalués, entraînant des pertes en cascade. A ce moment-là, UBS a déjà enregistré des pertes de plusieurs dizaines de milliards de francs au cours des derniers trimestres. Mais à ce stade, les autorités laissent encore UBS chercher elle-même des fonds pour se recapitaliser.

Se trouver avec une banque qui représenterait un risque systémique encore plus important n’aurait certainement pas aidé le pays

Thomas Jordan, BNS, à propos de la fusion UBS-Credit suisse

Au cours des jours qui suivent, les plans sont affinés. La BNS propose à Credit Suisse d’héberger aussi une partie de ses actifs à problèmes dans le Stab Fund. La deuxième banque décline. Surtout, elle flaire l’odeur du sang: en vrais banquiers d’investissement, ils y voient le moment rêvé pour fusionner les deux établissements. Credit Suisse approche UBS et des groupes de travail sont mis en place. La tentative dure une petite semaine avant que les responsables ne se fassent rabrouer par les autorités.

«Nous étions convaincus qu’une fusion des deux banques représentait une mauvaise piste. Comment une banque en difficulté pouvait-elle en aider une autre aux prises avec de graves problèmes? En outre, se trouver avec une banque qui représenterait un risque systémique encore plus important n’aurait certainement pas aidé le pays», balaye Thomas Jordan. Qui rappelle: «A l’époque, les bilans cumulés de Credit Suisse et d’UBS représentaient presque huit fois le PIB de la Suisse.»

«UBS n’a pas le temps»

Le 12 octobre, les autorités comprennent qu’UBS ne parviendra pas à lever les fonds dont elle a besoin. Le Conseil fédéral doit intervenir. Quatre jours plus tard, la BNS diffuse un communiqué explosif, masqué sous un titre a priori banal: «Mesures destinées à renforcer le système financier suisse.» Le Département fédéral des finances fait de même. La banque centrale va racheter 39 milliards de dollars d’actifs d’UBS.

En conférence de presse, sortant de sa sobriété habituelle, pris par la solennité du moment, Jean-Pierre Roth déclare: «UBS n’a pas le temps. Nous sommes là pour l’éternité.» La Confédération, elle, consent à un prêt de 6 milliards de francs à UBS, sous forme d’emprunts convertibles. «Le plan devait être suffisamment important et solide pour convaincre les marchés du premier coup et faire revenir la confiance», souligne Thomas Jordan. Et remplir trois objectifs: augmenter les fonds propres, réduire les risques et donner un accès à la liquidité.

Gains en milliards

L’épilogue attendra quelques années plus tard: la Confédération encaissera un gain de 1,24 milliard, tandis que la revente des titres du Stab Fund permettra à la BNS d’enregistrer un profit de 5,36 milliards de francs. La Suisse s’est en outre dotée d’un arsenal législatif pour encadrer les banques «trop grandes pour faire faillite».

UBS, elle, a retrouvé les chiffres noirs depuis longtemps. Sans que l’épisode soit complètement digéré. Le sauvetage d’UBS n’était pas vraiment nécessaire, a affirmé Peter Kurer à la NZZ am Sonntag ces derniers jours. Des propos que Daniel Zuberbühler juge aujourd’hui «ridicules».

Il les compare, comme l’avait fait Max Gsell, le sauveteur des banques régionales dans les années 1990, à ceux d’un «alpiniste transi de froid, accroché à la paroi nord de l’Eiger, se balançant dans le vide avec une jambe cassée, sauvé finalement par un hélicoptère et qui, une fois sous antalgique dans un lit d’hôpital clamerait: «J’aurais très bien pu m’en sortir seul!»

Collaboration: Valère Gogniat

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