Commerce

«Le pire de la crise russe est derrière nous»

Alexey Ulyukaev, le Ministre russe du développement économique, était de passage à l’OMC à Genève, il y a dix jours. L’occasion de rencontrer des entreprises de la région et d’assurer que son pays est en train de sortir de la crise

L’économie russe est à la dérive: le rouble a vécu une descente aux enfers sans précédents (-40% en deux ans), l’inflation a atteint les 15%, la dette des régions est à présent abyssale, sans compter les pressions inédites infligées au système financier du pays. Alexey Ulyukaev, ministre russe du développement économique était il y a dix jours à Genève. Une visite express destinée à inaugurer la mission permanente de son pays auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Mais aussi pour rencontrer, dans la plus grande discrétion, une vingtaine de sociétés romandes et nationales. Au vu des pressions américaines contre Moscou, encore taraudé par les sanctions occidentales, toutes les entreprises présentes – la liste est connue de la rédaction – ont refusé que leur nom soit divulgué.

- Quel est le but de votre venue à Genève et de quoi avez-vous discuté avec le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) Roberto Azevêdo?

- Il s’agit d’une visite formelle. D’une part pour inaugurer la mission permanente de la Russie auprès de l’OMC, dont nous ne sommes membres que depuis quatre ans. D’autre part, et c’est la raison la plus importante, afin de remettre l’instrument d’acceptation [ratification] par la Russie de l’Accord sur la facilitation des échanges, signé fin 2013 à Bali. Les échanges que j’ai eus avec Roberto Azevêdo ont été francs et ouverts. Nous avons discuté des obligations de mon pays au regard de l’OMC, sachant que la période de transition liée à notre accession arrive bientôt à son terme. Mais aussi des possibilités pour la Russie de rejoindre l’Accord sur les marchés publics, notamment. Nous avons également détaillé les nombreux défis liés à certains thèmes d’avenir, comme le commerce électronique.

- Quels sont les bénéfices et les inconvénients pour Moscou de faire aujourd’hui partie de cette entité basée à Genève?

- Tout dépend de la nature des activités et de la maturité de secteurs considérés. Les importateurs russes peuvent se sentir lésés par rapport aux exportateurs agricoles, et plus encore comparé à l’industrie – stratégique – de l’acier. Je rappelle que rôle de la Russie au sein de l’OMC est récent. Notre marge d’influence reste par conséquent importante, car nous ne maîtrisons pas encore tous les mécanismes de cette institution.

- Jugez-vous satisfaisant le niveau actuel de coopération entre la Russie et la Suisse?

- L’économie russe, et plus particulièrement ses activités commerciales avec la Suisse, souffre d’une tendance négative depuis 2014. Ceci, pour de multiples raisons: les taux de change, les sanctions économiques, etc. Il est vrai que la Suisse ne s’est pas jointe à la répression occidentale. Mais, de par certaines procédures qu’elle a mises en place, elle s’en est fortement rapprochée, pour ne pas dire portée solidaire.

- Souhaitez-vous de retisser des liens?

- Oui, j’aimerais ranimer et consolider nos relations. Plus particulièrement avec les cantons romands. Je reçois tout à l’heure une quinzaine d’entreprises implantées dans la partie francophone de votre pays, désireuses de financer ou finançant déjà des activités en Russie.

- Quel est exactement l’ordre du jour de cette rencontre?

- L’intention principale est d’expliquer la situation actuelle de l’économie russe. Il est important d’établir ce que l’on peut en attendre comme investisseur étranger. Je suis ici pour, d’une part, livrer une information générale à ceux qui cherchent des débouchés en Russie et, d’autre part, répondre aux questions spécifiques des multinationales déjà présentes sur place.

- A quel point la Suisse est-elle importante économiquement pour la Russie?

- La Suisse est un partenaire historique. J’ai longtemps entretenu d’excellents contacts avec mon homologue helvétique Johann Schneider-Ammann. Certes, certains de nos rapports se sont interrompus pour les raisons politiques que je viens d’évoquer. Il s’agit à présent de renouer avec la dynamique passée, et de l’amplifier.

- Peut-on connaître les derniers progrès en matière de relations helvético-russes?

- Comme je l’ai dit, les volumes d’échanges entre nos deux pays ont été considérablement réduits. D’une valeur commerciale de plus de 6,5 milliards de francs en 2015, nous sommes passés à moins de 4,6 milliards, soit une perte d’environ 32% en un an. Cela dit, nous disposons toujours, de part et d’autre, d’une dynamique positive sur le plan des investissements, les flux russes en direction de la Suisse restant toutefois supérieurs aux mouvements inverses.

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- Comment se porte l’économie russe?

- Le pire est derrière nous. La Russie s’est adaptée au nouvel environnement macroéconomique. Elle a intégré le fait que la demande pour les matières premières [ndlr: pétrole, gaz, minerais, etc.] restera faible et qu’il ne faut plus espérer de hausse significative des prix. La période de forte inflation est également terminée. A cette stabilisation, on peut ajouter un important surplus de notre balance commerciale. Il est vrai que les sorties nettes de capitaux se poursuivent, mais à un rythme cinq fois inférieur à l’année passée. Nos indices boursiers affichent aussi une hausse de 25% sur un an. Et la baisse de la production industrielle russe est à présent jugulée. Je pense que les mois à venir les statistiques feront état d’une croissance de notre produit intérieur brut, malgré une certaine pénurie en investissements, phénomène appelé toutefois à s’inverser dès 2017.

- Il semble pourtant que la Russie traverse une récession sans précédents. La situation est toujours critique, non?

- Objectivement pas, vu l’état de santé de notre compte de capital et notre balance commerciale. La forte dévaluation du rouble a depuis laissé place à une réévaluation, tant nominale que réelle. La valeur la plus basse de la monnaie russe a été atteinte cette année: entre 82 roubles pour un dollar. Nous sommes à présent à 65 roubles pour un dollar.

- Au Forum économique de Gaïdar en janvier dernier, l’équivalent moscovite du Davos suisse, vous avez appelé «à se préparer au pire», encore à venir, concernant la dépendance de votre pays au pétrole. N’est-ce pas contradictoire avec votre discours actuel?

- Il y a quatre mois encore, les hydrocarbures représentaient 50% du budget russe. Nous sommes récemment passés à 40%. C’est toujours conséquent, mais beaucoup mieux que bon nombre d’autres grands pays exportateurs de pétrole. Hier [ndlr: jeudi dernier], j’ai annoncé que le budget 2016 de la Russie ne se baserait plus sur un prix du baril à 50 dollars. J’ai fixé la nouvelle limite, pour les trois ans à venir, à 40 dollars, ce qui me semble très conservateur, vu que le brent se négocie actuellement autour des 46 dollars.

- Pourquoi l’Organisation des pays exportateurs de pétrole et le Russie ne sont pas parvenus à s’entendre il y a deux semaines sur un gel de leur production?

- Cet échec est imputable à l’Arabie saoudite qui, à la dernière minute, est revenu sur le moratoire concernant l’Iran, initialement autorisé à rattraper ses niveaux de production d’avant sanctions, à 4 millions de barils par jour. Riyad a voulu que Téhéran rejoigne tout de suite l’accord, pour des raisons à la fois politiques et économiques. Cependant, je suis d’avis que cette impasse n’est pas grave. Car nous sommes à l’aube d’un équilibre entre l’offre et la demande de brut. D’ici à la fin de cette année, je suis persuadé que nous n’aurons même pas besoin de stopper nos productions.

- L’effondrement des prix de l’or noir, couplé aux sanctions, a coûté 25 milliards de dollars à la Russie l’an passé. Moscou a toujours considéré ces mesures occidentales comme violant les règles de l’OMC. Allez-vous finalement porter plainte?

- Non, ces sanctions sont politiques. L’OMC traite de sujets de nature économique. La Russie, qui tient à la séparation de ces deux royaumes, ne souhaite pas créer de précédent, en ouvrant une procédure à Genève pour un problème ayant des origines incongrues.

- UBS et Credit Suisse veulent participer aux privatisations en cours d’importantes multinationales russes, comme le leader mondial du diamant Alrosa (10 à 20% du capital), la banque d’Etat VTB (11%) et le groupe pétrolier Bashneft (51%). Qu’en pensez-vous?

- Ces établissements helvétiques nous sont connus depuis des années. Ils sont en concurrence avec trois autres banques européennes, notamment. A ce stade, aucune n’a – individuellement – fait d’offre suffisamment concurrentielle par rapport aux promesses de certaines enseignes russes, comme Sberbank et CIB. Ce premier programme de rachat est estimé à environ 15 milliards de francs. UBS et Credit Suisse gardent leurs chances, à condition de s’unir, peut-être avec d’autres institutions.

- Votre nom est associé aux «Panama Papers», à travers la BVI Ronnieville Ltd, ouverte au lorsque vous étiez premier vice-président de la banque centrale de Russie…

- Je n’ai jamais rien eu à voir avec une quelconque société offshore. Tout ce qui a été écrit dans les médias à mon encontre n’est que mensonges.


Profil

1956 Naissance le 23 mars, à Moscou.

1982 Postgrade en économie de l’Université du Michigan (Etats-Unis), suivi d’un doctorat de l’Université Pierre-Mendès-France de Grenoble.

1988 Consultant et chef de section pour le magazine «Communist», puis commentateur politique pour le journal «Moskovskiye Novosti».

1992 Conseiller en chef du Premier ministre de la Fédération de Russie, puis député à la chambre passe du Parlement (Douma).

2004 Premier adjoint au président de la Banque centrale de Russie.

2013 Nommé ministre du développement économique.

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