industrie du Tabac

La piste d’une «cigarette propre»

La multinationale Philip Morris s’apprête à lancer une cigarette dite «à risques réduits». Reportage dans le «Cube», à Neuchâtel, où 400 chercheurs testent des produits de nouvelle génération qui s’érigent en alternative à la cigarette traditionnelle, ou électronique

Continuer à vendre du tabac, dans un monde qui fume encore, mais qui se défie de plus en plus de ce produit létal. C’est à Serrières, sur les bords du lac de Neuchâtel, que la multinationale américaine Philip Morris (PMI) fourbit ses armes pour sauver son business.

Dans le Cube, bâtiment de recherche aux gigantesques parois en verre et devisé à 218 millions de francs, les effets de transparence sont trompeurs, car dans ces lieux le secret règne en maître. Clause de confidentialité, identification, portiques de sécurité en série, système de reconnaissance faciale pour les employés. Rien n’est laissé au hasard.

C’est dans cet écrin que Philip Morris travaille à la création et à la commercialisation de produits du tabac dits «à risques réduits». Ces nouveaux «consommables» ressembleront à des cigarettes traditionnelles et se fumeront comme telles. Pour détailler ses progrès et sa démarche, la société nous a ouvert ses portes, mais en imposant un filtrage sur certaines informations techniques, relatives notamment aux tests biologiques en cours et à l’anatomie de ses nouveaux produits. «Cette visite est une première médiatique en Suisse, depuis l’inauguration officielle de notre centre mondial de recherche et développement, en 2009», explique son porte-parole.

Le plus avancé de ses dispositifs n’a pas encore de nom. Sa dénomination générique: Plateforme 1 (voir image ci-dessous). Elle consiste en un fourreau noir, dans lequel sont insérés des sticks de tabac – avec un filtre mais dont la partie fumable est réduite d’environ deux tiers par rapport à une cigarette classique. La gaine électrique chauffe le tabac à une température nettement inférieure à celle d’une cigarette classique: donc sans le brûler. Ici se situe toute la différence avec la clope universelle. En évitant la combustion, les constituants nocifs inhalés par le fumeur sont réduits. «Le produit diminuera significativement la présence de substances nocives, tout en conservant un niveau de nicotine satisfaisant pour le fumeur», détaille l’un des biologistes du Cube.

Les «produits à risques réduits» et les tests menés au Cube visent un but suprême: que la consommation de ce tabac s’approche le plus possible de l’abstinence de la cigarette classique, selon le fabricant. François Thoenen, directeur des affaires publiques de Philip Morris Suisse, évoque «un processus scientifique rigoureux», dont une partie des éléments est publiée au fur et à mesure sur l’agora digitale et dans la presse scientifique. «Notre démarche est similaire aux processus d’évaluation utilisés par l’industrie pharmaceutique», assure-t-il. Les laboratoires de PMI modélisent les effets de leurs différents dispositifs sur des tissus, des cellules, des gènes.

Comme pour d’autres projets scientifiques, la firme présente une partie de ses résultats sur un site collaboratif. Le projet «systems biology verification improver», lancé par PMI en collaboration avec IBM, «implique des spécialistes de grandes universités suisses et étrangères», indique l’entreprise, qui lance des défis scientifiques en tout genre. La démarche se veut neutre et «novatrice». Mais elle ne convainc pas tout le monde.

«J’ai récemment été contacté pour participer à un challenge intéressant et pertinent, mais j’ai refusé, explique sur son blog Marc Robinson-Rechavi, un spécialiste en bio-informatique d’une université romande. Le hic, c’est que c’est organisé et financé par Philip Morris International, une petite compagnie de tabac dont vous avez peut-être entendu parler.»

Médecins et spécialistes de la santé publique, dont une partie a été traumatisée par les fausses avancées de l’industrie du tabac – les filtres et puis les light par exemple –, observent les nouvelles inventions du Big Tobacco avec circonspection. Jean-Paul Humair, qui dirige le Cipret à Genève, exige «des preuves scientifiques solides sur ces nouveaux dispositifs». «On ne peut faire confiance à une industrie dont le produit tue 5 millions de personnes par an», tranche ce médecin. Méfiance également à la consultation tabac du CHUV, où son responsable, Jacques Cornuz, craint une alliance entre fabricants de cigarettes et de cigarettes électroniques. «L’industrie du tabac serait crédible si elle arrêtait de viser les jeunes pour leur vendre ses produits», propose ce médecin, responsable d’une étude sur la cigarette électronique auprès d’experts suisses. Le fondateur du site www.stop-tabac.ch, le Genevois Jean-François Etter, souligne la nécessité de baisser la toxicité et la morbidité du tabac fumé. Il demande à voir. «Les fabricants ont probablement tiré les leçons de ces échecs et ils sont sans doute plus prêts aujourd’hui», estime-t-il.

Voilà en tout cas une décennie que Philip Morris cherche son Graal. La multinationale a connu une série de ratés (lire ci-contre), mais assure être à bout touchant. Sur la seule année 2012, 250 millions de dollars ont été investis dans les travaux des chercheurs du Cube. Dans cet espace ouvert et modulable, propice aux échanges informels – où il est permis de fumer dans des endroits dédiés –, se rencontrent des généticiens, des biochimistes, des bio-informaticiens ou encore des ingénieurs en électronique. La majorité des 400 cerveaux qui œuvrent dans les laboratoires et les salles de tests industriels ont été débauchés du secteur pharmaceutique.

Philip Morris met aussi un point d’honneur à ce que les sensations olfactives et gustatives du tabac soient conservées. Des humectants sont par exemple additionnés au mélange, afin de produire de la fumée, même sans combustion. De gros efforts ont été fournis pour rester au plus près du «rituel» du fumeur: la gestuelle et les séquences d’une cigarette classique seront les mêmes, à l’inverse d’une e-cigarette, qui bouleverse les habitudes parce qu’elle se consomme en tout temps et en tout lieu.

Avec son projet, PMI fait aussi face à un défi industriel. Ainsi, pour préparer la fabrication en chaîne des dispositifs électriques et de la batterie de la Plateforme 1, le groupe a mandaté plusieurs PME romandes, à Fribourg, Neuchâtel et dans le canton de Vaud, notamment. Tous les tests préindustriels sont aussi menés à Serrières.

La Plateforme 1 sera lancée dans plusieurs villes à travers le monde, en 2014. Quand bien même, c’est aussi cette année que les résultats de huit tests cliniques – réalisés sur des fumeurs adultes – sont attendus. La production, elle, débutera à Bologne, où 800 millions de dollars ont été investis pour construire une usine dédiée à cette «innovation de rupture», selon le groupe. Un lancement national, dans un pays non identifié pour l’instant, est prévu en 2015.

«Si le taux d’adoption est de 3 à 5% des ­fumeurs, 30 à 50 milliards ­d’unités supplémentaires pourraient s’ajouter à nos volumes ­annuels», indiquait l’an dernier André Calantzopoulos, le directeur général. L’on avait alors aussi appris qu’un bénéfice supplé­mentaire potentiel de 720 millions à 1,2 milliard de dollars était envisageable pour PMI. Le groupe l’a aussi clairement énoncé: la e-cigarette, dans laquelle il se lance aussi cette année (voir ci-contre), sera rentable si les réglementations et les taxes ne sont pas excessives de son point de vue.

La multinationale souligne que l’objectif n’est pas de séduire une nouvelle frange de la po­pulation. «Ce produit est destiné aux fumeurs qui cherchent une alternative à la cigarette traditionnelle», insiste François ­Thoenen.

Quel sera son nom? Sa commercialisation s’appuiera-t-elle sur l’une des grandes marques du groupe? Secret concurrentiel.

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