Corruption

La piste des fonds Kirchner passe par la Suisse

La justice argentine a envoyé une demande de coopération aux autorités helvétiques visant le présumé trésorier occulte de l'ancien couple présidentiel. Il aurait blanchi 55 millions d'euros via une société luganaise

Aéroport de San Fernando, Buenos Aires. Lázaro Báez ne s’attendait pas à un tel comité d’accueil à son arrivée de Patagonie le 5 avril dernier. Tout juste descendu de son jet privé, l’homme d’affaires est interpellé par la police aéroportuaire devant une nuée de caméras.

Visé par les «Panama Papers», ce client de Mossack Fonseca a, selon la justice argentine, organisé un vaste réseau de blanchiment d’argent. Fort embonpoint, les traits tirés, le quinquagénaire grisonnant n’a pas le profil de l’emploi. Il détient pourtant – selon le juge fédéral Sebastián Casanello qui a demandé son interpellation – la clé de la fortune cachée du couple Kirchner. Ami intime de l’ancien président Néstor Kirchner, originaire comme lui de la lointaine région de Santa Cruz en Patagonie, le millionnaire a bénéficié des largesses de l’État argentin pendant les douze ans de pouvoir des Kirchner.

La Suisse, plaque tournante du réseau?

La justice argentine entend bien suivre la «piste de l’argent K.» jusqu’en Suisse. Cet automne, elle a fait parvenir une demande d’entraide judiciaire à l’Office fédéral de la justice (OFJ), a appris «Le Temps». Une demande «particulièrement complexe dans sa présentation, a confirmé Folco Galli, son porte-parole. En avril 2016, l’OFJ a adressé une demande de compléments et de clarifications aux autorités argentines.»

C’est que la piste de l’argent K est longue et tortueuse. Lázaro Báez est soupçonné d’avoir organisé l’évasion, au détriment de l’État argentin, de 55 millions d’euros (environ 60 millions de francs) dans un jet privé jusqu’en Uruguay, puis d’avoir transféré une partie de cette somme – via des sociétés offshore caribéennes – sur des comptes genevois de Lombard Odier et J. Safra Sarasin. Une enquête menée par le Ministère public de la Confédération (MPC) pendant 20 mois n’avait pas permis de «déterminer si les fonds sont d’origine corruptive», selon le document émis par le MPC. L’affaire est classée en décembre 2014 et le séquestre des avoirs est levé. La Confédération rend 15 millions d’euros à la fondation de la famille Báez et prend à sa charge les frais de procédure.

Lire aussi: La Suisse enquête sur une affaire de blanchiment liée à l’Argentine

Sollicité, le MPC rappelle «qu’aucun nouveau moyen de preuves ou fait nouveau n’a été porté à sa connaissance permettant la reprise de la procédure.»

Un employé de banque devenu millionnaire

L’origine de la fortune de Lázaro Báez reste pour le moins obscure. Comptable dans une banque locale, il fonde son entreprise de construction «Austral Construcciones» au printemps 2003, soit quelques semaines avant la nomination de Néstor Kirchner à la présidence du pays. Pendant les 12 ans de règne du couple Kirchner (Cristina ayant remplacé son mari décédé en 2010), il remporte près de 80% des contrats publics de construction ou de réfection des routes de la région de Santa Cruz, amassant au passage des centaines de millions de dollars, selon un audit gouvernemental. Austral Construcciones est même devenu le premier employeur privé de la province.

Les anciens compères Néstor et Lázaro ne se privent pas non plus de réaliser des affaires ensemble, notamment des transactions immobilières, du terrain en copropriété ou des prêts, selon le «Wall Street Journal». En cinq ans, Lázaro Báez a multiplié sa fortune par 12 à 66,8 millions de pesos argentins (actuellement 4,57 millions de francs) et acheté 79 propriétés, selon ses propres déclarations à la justice en 2013.

Cinq millions de dollars en liasses

Mais le millionnaire pourrait avoir perdu sa bonne étoile. Après avoir échappé à plusieurs enquêtes pour «enrichissement illicite», l’ancien protégé du clan Kirchner se retrouve dans la position inconfortable de devoir justifier l’origine de sa fortune devant la justice. Pire: début avril, le programme TV argentin «Telenoche» diffusait des images capturées en 2012 par les caméras de surveillance de la société financière SGI à Puerto Madero – rachetée depuis par la société luganaise Helvetic Service Group. On pouvait y voir son fils Martin et certains de ses associés compter des millions de dollars et autres devises étrangères, transportés dans des sacs de sport. Une séquence qui a précipité l’arrestation de Lázaro Báez.

Voir: Un extrait du programme «Telenoche», en mars 2016 (en espagnol):

La justice argentine cherche également des explications quant à un mystérieux versement provenant de la société Helvetic Service Group. Cette dernière a versé 33 millions de dollars sur le compte d’Austral Construcciones. Devant le juge, Lázaro Báez a évoqué un investissement lié à un «projet de grande envergure», la construction de deux barrages hydroélectriques sur le «Río Santa Cruz», selon le compte rendu de ses déclarations que «Le Temps» s’est procuré. Or, aucun contrat n’atteste de cette opération. Le mandat public a même été attribué à une autre entreprise.

Société écran suisse

Pour le juge Casanello, Helvetic Service Group ne serait qu’une société écran au cœur d’un vaste réseau de blanchiment d’argent. L’un de ses propriétaires, l’italo-argentin Néstor Marcelo Ramos, propriétaire de quatre sociétés anonymes au Tessin et d’une fondation, fait actuellement l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par la justice argentine. La Suisse livrera-t-elle l’homme d’affaires? L’OFJ fait valoir son secret de fonction. Une chose est sûre: Néstor Marcelo Ramos est censé se présenter le 17 mai devant la justice suisse dans le cadre d’une autre affaire. Il a porté plainte pour diffamation contre un journaliste de la «Handelszeitung» qui l’avait notamment présenté comme l’homme de paille présumé de Lázaro Báez.

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