On s'interroge une nouvelle fois sur la surveillance des établissements bancaires et des systèmes financiers ainsi que sur la recherche du meilleur modèle de supervision permettant aux établissements de se développer, d'être innovants, sans pour autant risquer de mettre en péril la santé de l'économie en cas de problème majeur.

La supervision des établissements bancaires est une prérogative nationale, voire partiellement communautaire, et il n'existe pas de régulateur supranational. En 1974, les gouverneurs des banques centrales du G10 ont créé le Comité de Bâle dont les conclusions n'ont aucune force légale mais servent de principes pour une éventuelle transposition nationale.

UUne spécificité helvétique. Dès 1934, la Suisse a mis en place un système original qui repose sur une répartition des tâches entre l'autorité de surveillance, la CFB - bientôt remplacée par l'Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers - et les sociétés d'audit agréées par celle-ci.

Ce système dualiste de surveillance permet de déléguer les vérifications sur place aux sociétés d'audit agréées, alors que la haute surveillance et les mesures de contrainte sont réservées à la CFB. En raison de l'importance des deux grandes banques au sein du système financier suisse, la CFB effectue également ses propres vérifications auprès de ces deux établissements.

UQue font les autres pays? Notre système dualiste est souvent découvert avec étonnement par les groupes financiers étrangers qui souhaitent s'installer en Suisse. Des approches intermédiaires existent également, par exemple en Belgique, au Luxembourg et à Singapour; cependant, l'externalisation quasi complète des contrôles réguliers sur place (à l'exception des deux grandes banques) reste une spécificité suisse.

U Le système a-t-il un impact? Si les différentes analyses effectuées pointent les avantages théoriques de chaque modèle de supervision, rien ne permet d'affirmer au niveau empirique que le système dualiste helvétique apporte de moins bons résultats, voire le contraire. La Suisse n'a pas été épargnée par les risques systémiques pour ses deux grandes banques, par certaines faillites de petits établissements et autres atteintes à sa réputation en raison d'affaires liées notamment au blanchiment d'argent. Cependant, les autres grandes places financières ont proportionnellement été au moins aussi affectées. Il convient également de se souvenir que les modèles présentés comme référence à un moment précis peuvent s'avérer inefficaces dans des contextes particuliers. La crise démontre que la surveillance bancaire se rapproche plus de l'art que de la science et que les solutions infaillibles ou exportables à l'infini n'existent pas. A notre avis, le modèle de supervision bancaire importe moins que les réponses apportées par les établissements, les auditeurs et les régulateurs à certains types de risques inhérents à l'activité même.

Trois éléments représentent à nos yeux les fondements mêmes des succès ou difficultés rencontrés par l'ensemble des intervenants.

U La dimension éthique. Pour les acteurs du monde financier, le défi aujourd'hui est, à nos yeux, de faire suivre l'adoption de valeurs et principes de comportement par les conseils d'administration et directions de la mise en place de ceux-ci dans la culture même de l'organisation. Le «Tone at the top» est primordial, les échelons élevés de la hiérarchie se doivent de jouer le rôle d'exemples à suivre, la formation interne doit être fortement renforcée et les contrôles doivent également exister. Le risque zéro n'existera jamais et les entreprises, financières ou non, sont également un reflet de la société au sens large. Un facteur de succès majeur des entreprises est la confiance existant en leur sein et avec leurs parties prenantes; cette confiance se fonde sur une expérience commune positive mais elle n'exclut pas, bien au contraire, des vérifications et contrôles périodiques.

U Le bon sens. Le deuxième thème retenu est beaucoup plus terre à terre et nous l'intitulerons «la capacité d'oublier des principes de base ou de faire appel au simple bon sens». Dans son analyse de la crise de 1929, John Kenneth Galbraith estimait que la mémoire et l'expérience étaient de bien meilleures protections contre les illusions ou délires financiers que les lois. Dès qu'un secteur ou une idée fait ses preuves, une multitude de «me-too products» apparaissent et tentent de convaincre les directions, les conseils d'administration et les clients. Séparer le bon grain de l'ivraie devient très problématique. Entre le «on ne fait pas ce que l'on ne comprend pas» et le «faisons une confiance aveugle à un modèle ou à ce que font nos concurrents», il y a un large éventail de possibilités où la réflexion, le recul et le bon sens appuyés par le support de spécialistes non directement intéressés au résultat devraient pouvoir s'exprimer.

U La pénurie de ressources. Les «bonnes» personnes constituent la ressource principale des entreprises et toute la difficulté réside dans leur capacité à les recruter, former et garder. Comment s'assurer que les conseils d'administration, les directions, les équipes opérationnelles, les unités de contrôle interne, les réviseurs internes, les sociétés d'audit et les régulateurs disposent des ressources adéquates? Quels sont les facteurs principaux de motivation de tous ces intervenants: le pouvoir, l'argent, le prestige, la culture de l'entreprise, l'ambiance, le travail en équipe, la possibilité d'apprendre, l'équilibre entre vie privée et vie professionnelle, la position géographique du poste, ou d'autres éléments encore?

En fonction de l'importance relative de ces facteurs, le comportement, la faculté d'innovation, la création de richesse, la propension à prendre des risques, celle à les contrôler vont grandement différer. Le défi pour l'ensemble des intervenants est de mieux définir les qualités requises pour chacun des rôles de l'économie financière, de comprendre l'interaction et la complémentarité indispensables à l'équilibre des entreprises et du système dans son ensemble, et enfin de travailler conjointement à former ces talents de façon continue.

Joseph Schumpeter parlait de destruction créatrice et force est de constater qu'à ce jour, la croissance de l'économie mondiale sur plus d'un siècle valide cette théorie; cependant, l'activité bancaire et financière est trop spécifique à l'économie pour n'être régulée que par les seules forces du marché. Notre système dualiste a démontré de manière empirique qu'il est au moins aussi performant que les autres. Le défi auquel tous les acteurs de la communauté financière au sens large doivent faire face est celui de la communication, de l'équilibre entre liberté économique et contrôle, de la mise en place et du respect de principes et règles dans les pratiques quotidiennes de millions de personnes à travers le monde. Le défi principal à relever touche notre société dans son ensemble avec une nécessaire analyse des comportements éthiques et un besoin de formation théorique et pratique permanent. La tâche n'est pas aisée, mais n'est-ce pas ce qui en fait son intérêt?