«Je tiens à l'expansion de la place financière suisse. Mais si le secret bancaire devait être aboli, je devrais prendre en compte avant tout l'intérêt de mes clients sensibles à l'échange d'informations, et leur conseillerais d'aller ailleurs.» C'est dans un décor aussi peu au goût des banquiers privés (un hall d'hôtel massif soutenu par de gigantesques colonnes vaguement gréco-romaines dorées à la feuille) que Jacques Rossier, associé de Darier Hentsch & Cie, a lancé cet avertissement. Notre interlocuteur fait partie de la délégation économique emmenée par Pascal Couchepin à Singapour et à Brunei pour une visite officielle de quatre jours. Le conseiller fédéral s'entretient aujourd'hui avec plusieurs dignitaires singapouriens de l'évolution de la place financière.

Ce genre de propos commence à se faire jour depuis un certain temps déjà. Faut-il pour autant parler d'alarmisme excessif? Il est sans doute difficile de juger pour l'instant. Mais il est clair que le projet de directive de l'Union européenne sur la taxation de l'épargne privée – qui demande à quelques pays tiers, dont la Suisse, de prendre des mesures équivalentes à celles de l'UE pour lutter contre l'évasion fiscale – constitue une menace pour le secteur financier helvétique, qui représente près de 10% du PIB helvétique. Il suffit de songer que, selon les estimations de Jacques Rossier, 60% de la clientèle des banquiers privés suisses est européenne. Et qu'une proportion sans doute non négligeable cherche sur le sol helvète un ciel fiscal plus clément que dans son pays d'origine.

«Quand les inquiétudes sur les questions de la fiscalité augmentent, il est naturel que les clients recherchent des alternatives», souligne Rolf Gerber, CEO d'UBS Group à Singapour. Les autorités monétaires de la petite île en sont très certainement conscientes. Et seraient sans doute ravies si les capitaux affluaient à Singapour, même si elles ne mènent pas une politique active dans ce sens, confie un observateur qui tient à rester anonyme. Depuis leur base du Sud-Est asiatique, les banques suisses perçoivent-elles une nervosité croissante de la part de clients européens? «Oui, mais on ne peut pas parler de tendance», répond Rolf Gerber.

UBS, présente sur l'île avec 900 collaborateurs, a fait connaître son nom à grand renfort de publicité. Présente un peu partout dans le monde, elle pourrait aisément transférer des comptes suisses à Singapour ou à Hongkong, si le secret bancaire helvétique était menacé. C'est toutefois au client de donner l'impulsion. Ce ne seront pas les banques qui lui conseilleront de rapatrier ses fonds à Singapour, explique un haut responsable bancaire sur place. Pour les plus petites banques en revanche, l'option Singapour n'est pas si aisée. La Banque Cantonale Vaudoise par exemple, qui gère 600 millions de francs depuis la cité-Etat, n'a pas la licence qui lui permet d'ouvrir des comptes sur place. Tous sont donc ouverts en Suisse et, bien que gérés en Asie, ils seraient exposés à la pratique helvétique, si celle-ci devait abandonner la confidentialité dont elle bénéficie aujourd'hui.

Le pire des scénarios

Pour contourner cet obstacle, il lui faudrait soit demander l'autorisation – ce qui n'est pas aisé dans un pays encore fortement réglementé – d'ouvrir des comptes à Singapour, soit passer un accord avec une banque suisse sur place. En cas de tempête sur le secret bancaire suisse, d'autres petites banques qui sont présentes à Hongkong mais non à Singapour préféreraient a priori diriger les fonds dans le Nord-Est asiatique. Mais avec l'ombre chinoise que trace la place financière du nord de l'Asie, où UBS exerce également ses activités, c'est Singapour qui serait la meilleure alternative à la Suisse, selon Rolf Gerber. De quels avantages dispose la petite île du Sud-Est au cas où le pire des scénarios pour les banquiers suisses se réalisait? Quels sont les inconvénients qu'elle aurait à surmonter? Tour d'horizon comparatif.