Président de SIX, l'opérateur de la bourse suisse, Alexandre Zeller met l'accent sur l'innovation. Il estime que la Suisse doit proposer son système de paiement mobile, au risque d'être pris de vitesse par les géants américains de la technologie. Ancien dirigeant bancaire - il a été directeur général de la Banque cantonale vaudoise et de HSBC Suisse -, il livre également son analyse de l'avenir de la place financière suisse.

La semaine dernière, la Finma a mis une banque genevoise en faillite, la Banque Hottinger. Le cabinet de consultants KPMG voit un tiers des banques disparaître à terme. Partagez-vous ces prédictions?

Je pense que nous avons fait une grande partie du chemin dans la restructuration de la place financière. Nous verrons encore des changements, des restructurations, des disparitions, mais d'autres acteurs avec d'autres modèles d'affaires vont émerger. Un tiers, cela me paraît exagéré. D'ici cinq à dix ans, il y aura même probablement plus d'acteurs. La taille n'a pas d'importance, c'est le modèle qui compte. J'en suis d'ailleurs persuadé depuis 20 ans: un petit établissement qui n'a pas une stratégie claire, focalisé sur une partie précise de la chaîne de valeur, organisé de façon efficace, n'a aucune chance de survie. A l'inverse, s'il remplit ces conditions, il peut tout à fait trouver sa place.

Envisagez-vous de fournir des services pour des petites structures, par exemple, pour externaliser une partie de leurs activités?

 Oui, c'est également un de nos axes stratégiques. Nous pensons que nous pouvons jouer un rôle dans la mise en commun des activités non différenciatrices des banques. Nous pourrions centraliser les informations sur la fiscalité des produits par pays. Ou prenez ce qu'on appelle les «corporate actions» (lorsqu'une entreprise annonce le versement d'un dividende par exemple): faut-il vraiment que chaque banque fasse le même travail pour le communiquer à ses clients, sachant que cela requiert des spécialistes et un coût énorme? De même, est-ce que l'activité de trafic de paiement est vraiment différenciatrice?

Pensez-vous intervenir dans la mise en place de l'échange automatique d'informations? 

Nous n'avons pas encore tous les détails, puisque l'ordonnance de mise en œuvre n'a pas encore été publiée. Mais oui, c'est une possibilité. Nous étions déjà prêts pour l'accord Rubik. C'était d'ailleurs un risque entrepreneurial que nous avions pris pour finalement l'abandonner. Mais pour nous c’était malgré tout un succès, car nous avons pu procurer à la place financière dans un délai très court un système efficace. Malheureusement Rubik n’était pas un succès politique.

Combien cela avait-il coûté?

Je ne peux pas le dire précisément, mais c'est un projet à plusieurs millions de francs.

Les fintech (technologies financières) semblent finalement se développer en Suisse, avec l'émergence de nouveaux modèles et des investisseurs. Mais nous restons loin des montants mis en jeu aux Etats-Unis. Pensez-vous que la place financière a réalisé l'importance du tournant numérique et la menace qu'il pose pour les modèles traditionnels?

 Il y a beaucoup plus de fintech qu'on l'imagine. Je reçois des dizaines de mails d'entrepreneurs qui veulent présenter leurs projets. Je suis étonné des montants investis par rapport aux chances qu'ils ont de réussir et de s'établir comme des standards dans l'industrie. Cela dit, c'est intéressant et cela confirme mon idée que de nouveaux modèles vont s'installer et conduire à de nouvelles banques, plus flexibles, plus légères. Nous avons un grand potentiel en Suisse avec des idées, des professionnels et des investisseurs.

Quid des acteurs traditionnels ? Ne craignez-vous pas qu'ils sous-estiment les changements à venir, comme dans d'autres industries avant eux?

 Les grandes banques sont extrêmement conscientes des changements. Les établissements de plus petites tailles le réalisent aussi, parfois moins vite ou à des intensités diverses. Mais toute la place prend des mesures, soit pour être acteur de ces transformations, soit pour s'en inspirer.

Comment se porte la marche des affaires depuis le début de l'année?

Le groupe SIX compte quatre piliers, la bourse, le post-trading (notamment le clearing, ou compensation en français, qui réalise les opérations financières), l'information financière et les paiements. Dans le contexte difficile de 2015, nous considérons que notre marche des affaires est très bonne. Le chiffre d'affaires et le bénéfice apparaissent en ligne avec nos attentes et nous poursuivons notre stratégie, qui laisse une grande place à l'innovation. Nous sommes préparés pour la suite, même si l'environnement est difficile, aussi bien sur le plan réglementaire que stratégique et technologique. Depuis deux ans, le groupe affiche une croissance et un dynamisme solides. Cela va continuer, mais probablement pas avec une telle intensité ces prochaines années.

Au début de l'année, la bourse suisse a bénéficié d'une hausse aussi imprévisible que spectaculaire de son activité avec les mouvements engendrés par la fin du taux plancher. Comment cela influence-t-il votre marche des affaires?

 C'est vrai, le retrait du taux plancher a entraîné un chiffre d'affaires sept fois supérieure à la normale à la bourse suisse pendant deux jours. Cela a imposé une immense pression sur notre système, que nous avons pu maîtriser avec succès. Nous avons vécu le plus grand stress test en temps réel. Par exemple, nous avons des systèmes qui bloquent les opérations si une monnaie fluctue de plus ou moins 10%. Toutes les monnaies ont été bloquées! Nous avions des scénarios de crise, mais nous n'avions jamais imaginé un tel cas de figure, qui nous a obligé à intervenir très rapidement.

Où en est la division de l'information financière, dans les chiffres rouges depuis plusieurs années?

 Nous avons changé de direction et de stratégie. Au lieu de tout faire partout, nous avons décidé de nous focaliser beaucoup plus sur les données techniques, qui font notre force, et moins sur les données de marché, qui sont moins valorisées. Nous nous sommes aussi concentrés sur nos plus gros clients et sur certains pays importants. Ces changements commencent à porter leurs fruits: nous devrions être très largement dans les chiffres noirs cette année.

Dans le domaine des paiements, des changements se produisent aussi. Où en est Paymit, l'application de paiement mobile que vous avez lancé avec UBS et la Banque cantonale de Zurich (ZKB)?

Ce nouveau produit est le résultat d'une réflexion lancée il y a deux ans. Nous nous sommes rendus compte de l'importance de l'innovation et de son impact sur nos activités. A moyen terme, par exemple, nous voyons que la technologie blockchain [sur laquelle est construite le bitcoin, ndlr] pourrait avoir un impact dans le clearing. Une équipe travaille donc sur ce sujet et nous visitons des start-up pour être au fait des derniers développements. Les paiements mobiles, développés par des banques, des petites sociétés et même d'autres acteurs technologiques, constituent, eux, un exemple des changements qui auront un effet sur nous à court terme.

Ils risquent de rendre obsolètes vos activités de paiement...

 Oui, pour l'instant, nous sommes un acteur important dans le domaine du paiement par carte. Nous vendons par exemple les terminaux utilisés dans les magasins. Mais nous voyons arriver des initiatives qui mettent notre modèle en danger. Comme nous pensons que l'interaction entre les clients et les banques est importante, nous avons travaillé avec UBS et la ZKB pour développer une application. D'autres établissements vont nous rejoindre, comme Raiffeisen, la Banque Cantonale de Lucerne, la BCGE et la BCV, et nous avons conclu un partenariat avec Swisscom. Nous voulons fédérer le plus d'acteurs autour de cette solution pour en faire un standard suisse. C'est une course contre la montre si nous voulons mettre des barrières à l'entrée et éviter que des acteurs étrangers s'imposent. La place financière doit en être consciente.

Vous pensez à Google ou Apple, par exemple?

Oui, ou à Amazon. Ils sont tous en train de développer leur système de paiement. Or, la place financière a tout intérêt à imposer le sien, pour maintenir le lien avec le client. Ce dernier aussi y gagnerait, car il pourrait ainsi s'assurer que ses données soient stockées en Suisse et non à l’étranger.

De ce point de vue, l'initiative de PostFinance, qui a lancé Twint, ou d'autres start-up, vous mettent des bâtons dans les roues... 

A la fin, le marché décidera de ce qu'il souhaite garder. Mais il est évident que plus nous sommes fragmentés, plus il sera difficile d'imposer une solution suisse face aux géants de la technologie. Tout se jouera d'ici 18 à 24 mois.

En revanche, le consommateur, lui, n'aurait plus de choix. Cela ne va-t-il pas à l'encontre de la saine concurrence?

 A mon avis, le consommateur souhaite une solution simple, conviviale, bon marché. Elle ne pourra pas être gratuite, mais il peut accepter des coûts raisonnables en échange d'un modèle suisse. Il est évident qu'on ne pourra pas vivre avec des dizaines de systèmes différents, acceptés dans certains endroits mais pas partout, par certaines banques mais pas toutes. Le succès de ce modèle est justement la standardisation, un peu comme les cartes de crédits et de débits qui sont acceptée plus ou moins partout au monde.

Pour l'instant, Paymit permet d'envoyer de l'argent, mais pas encore de payer dans les magasins. Qu'attendez-vous pour rendre cette fonction possible?

Elle va être lancé prochainement. Nous ne donnons pas encore de date. Jusqu'ici nous comptons au total 150000 téléchargements.

Vous dites que l'innovation est essentielle. A part Paymit, comment cela se traduit-il?

 Nous avons mis en place une stratégie d’innovation avec une quantité de mesures comme par exemple des processus pour favoriser l'émergence de nouvelles idées. Tous les collaborateurs sont incités à en proposer et chaque service compte un responsable de l'innovation. En ce moment, nous avons même trop d'idées, car nous ne pouvons pas tout mettre en place. Mais cela créé une dynamique exceptionnelle. Nous avons également lancé un incubateur de start-up et organisé un hackaton, qui a débouché sur des idées intéressantes que nous sommes en train de développer. La fiabilité et la sécurité de nos systèmes sont au centre de notre mandat , mais ce côté innovateur améliore notre attractivité. Cela montre qu'on est au fait de ce qui se passe, des nouvelles tendances et cela donne envie à des personnes de nous rejoindre.