Le secteur financier suisse n’est pas aligné avec les objectifs de l’Accord de Paris de 2015. C’est la principale conclusion d’une étude sur les conséquences climatiques des investissements réalisés par des intermédiaires financiers suisses, publiée lundi. En 2017, la première édition de cette évaluation pilotée par l’Office fédéral de l’énergie (OFEV) avait établi que les placements des caisses de pension et assureurs suisses s’inscrivaient dans une trajectoire de réchauffement climatique compris entre 4 et 6 degrés (l’Accord de Paris, dont la Suisse est signataire, vise au maximum 1,5 degré).

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Des investissements «beaucoup trop polluants»

Cette année, l’étude ne débouche pas sur un scénario de réchauffement pour l’ensemble du secteur financier, car le nombre de participants et de secteurs couverts est beaucoup plus élevé qu’en 2017, ce qui débouche sur des résultats beaucoup plus différenciés, selon l’OFEV. En revanche, la thématique climatique a progressé dans l’esprit des investisseurs. Néanmoins, ces derniers n’ont pas tous autant avancé sur le chemin de la durabilité, précise l’étude.

Quel est l’intérêt de mesurer l’impact climatique d’un portefeuille d’investissement? Essentiellement de pouvoir mesurer dans le temps les progrès effectués par les intermédiaires financiers en matière de durabilité. L’étude dévoilée lundi montre que près de 75% des mesures climatiques prises par les 179 établissements financiers ayant fait analyser l’empreinte de leurs portefeuilles l’ont été après le premier test de ce genre, mené en 2017. Une prise de conscience s’est donc opérée sur la place financière à la suite de la révélation que les investissements réalisés en Suisse étaient beaucoup trop polluants.

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Le sont-ils toujours? Il est difficile de généraliser, avancent les auteurs de l’étude. D’un côté, les investisseurs ont pris davantage de mesures en faveur du climat (et les précurseurs obtiennent de meilleurs résultats). De l’autre, le pétrole et le charbon restent présents dans les portefeuilles des intermédiaires financiers suisses – 80% des participants à l’étude étant toujours investis dans des sociétés minières.

Le charbon, toujours dans les portefeuilles

Explication: «Il semble y avoir un écart important entre, d’une part, les stratégies climatiques et la communication qui leur est associée et, d’autre part, l’allocation réelle des portefeuilles», peut-on lire dans le rapport, qui ne contient que des données agrégées et anonymisées. Plus de 70% des sociétés interrogées affirment prendre en compte des critères environnementaux, sociaux ou de gouvernance (ESG) dans leur gestion (par exemple en votant lors des assemblées générales ou en abordant ces sujets avec les entreprises en portefeuille). Mais la majorité des investisseurs ayant décidé de sortir du charbon affichent toujours des expositions à ce secteur.

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Globalement, les sommes investies dans la production d’électricité à partir de sources fossiles restent quatre fois plus importantes que celles provenant de sources renouvelables. Et une étiquette «ESG» sur un portefeuille ne garantit pas toujours un meilleur alignement climatique, avance encore l’étude.

Le WWF «choqué»

En réaction à ces conclusions, WWF Suisse se dit «doublement choqué: d’une part car ce test montre que les progrès enregistrés sont loin d’être suffisants pour maîtriser la crise climatique, et d’autre part car les banques, assurances, caisses de pension et gestionnaires de fortune continuent à investir lourdement dans les énergies fossiles», déclare au Temps Stephan Kellenberger, expert en finance durable au sein de l’association.

Pour WWF Suisse, qui a présenté en septembre dernier une stratégie pour la place financière suisse avec plus de 40 mesures pour la finance durable, «les intermédiaires financiers doivent définir et appliquer des stratégies climatiques mesurables permettant d’atteindre zéro émission nette, avec des objectifs intermédiaires et un mécanisme de validation indépendant», enchaîne Stephan Kellenberger, qui encourage par ailleurs les participants au test de comptabilité climatique à publier leurs résultats individuels.

Encore loin du but, selon l’ASB

L’Alliance climatique suisse en appelle directement à l’administration fédérale: «L’approche de laisser-faire qui prévalait jusqu’ici doit être remplacée par une gestion active. Les institutions financières doivent être obligées de divulguer les émissions de gaz à effet de serre qu’elles financent», comme cela se pratique déjà dans l’Union européenne, affirme son directeur, Christian Lüthi, dans un communiqué.

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Du côté des banquiers, «comme on pouvait s’y attendre, nous sommes encore loin du but que nous devons et voulons atteindre», reconnaît l’Association suisse des banquiers (ASB) dans un communiqué publié lundi. Insistant sur l’importance de la transparence sur les flux financiers, le directeur de l’ASB, Jörg Gasser, appelle à un effort coordonné des banques, de l’économie réelle, des consommateurs, des autorités et des associations, sur la base des conclusions de ce test climatique.