L’interview de Zeno Staub

«La place suisse doit s’adapter aux standards globaux, sans se permettre trop de particularismes»

Zeno Staub, président de la direction de Vontobel, a présenté son groupe jeudi, à Genève. Il explique la stratégie du groupe et les conditions nécessaires au succès de la place financière

La banque Vontobel a présenté jeudi, à Genève, sa situation à la fin octobre. Le groupe a confirmé qu’il continuait à accroître ses actifs sous gestion. Zeno Staub, président de la direction, répond aux questions du Temps. En raison de la procédure d’arbitrage sur le conflit avec Raiffeisen, le thème n’a pas pu être commenté.

Le Temps: Quel est l’impact des vols de CD en Allemagne sur vos affaires, ainsi que du probable «non» à Rubik dans ce pays?

Zeno Staub: Nous ne craignons pas d’impact négatif. Nous saluons toute solution similaire à l’impôt libératoire (Rubik) et sommes persuadés qu’elle conserve toutes ses chances. La Suisse et (indirectement) ses citoyens se sont rangés derrière cette solution. Nous sommes à l’aise depuis longtemps sur le marché allemand. Nous y offrons des services de gestion de fortune, de gestion d’actifs («asset management») et de produits structurés.

Les affaires avec les clients allemands, même à Zurich, n’ont pas cessé d’augmenter. Notre offre est compétitive à partir de la Suisse et indépendante des avantages fiscaux du passé. Nous pensons avoir trouvé une solution intéressante pour tous à travers Rubik.

– Certains consultants sont d’avis que la place financière pourrait perdre 10 000 emplois. Quel est votre avis?

– Je ne peux pas m’exprimer sur la structure de coûts ou celle des effectifs. La place financière suisse est en effet dominée par les grandes banques et leur stratégie. Je ne peux m’exprimer en leur nom. Mais je suis d’avis que la place suisse conserve toutes ses chances si elle fait le ménage dans ses affaires.

Nous avons trois tâches à accomplir. Nous devons maintenir, ou même améliorer, la qualité du service. Nous devons aussi soigner nos compétences d’investissement, sachant que l’asset management est une partie intégrante de la chaîne de valeur. Enfin, nous devons résoudre, avec Rubik, les conflits et disputes avec nos voisins.

– A la Suisse de s’adapter?

– La place suisse doit s’adapter aux standards globaux, sans se permettre trop de particularismes. Je pense par exemple à la différence entre fraude et évasion fiscales. Nous l’avons trop longtemps défendue. Mais après avoir été trop conservateurs, nous ne devons pas mettre en œuvre un trop grand nombre de particularismes dans l’autre sens.

Nous devons reconnaître les raisons qui créent la confiance du client à l’égard d’un pays. Elles dépendent beaucoup du faible endettement du pays, de la compétitivité, de la stabilité du système social et de la démographie. Sur ces quatre dimensions, la Suisse a nettement accru son avance sur les autres pays industrialisés. Nous sommes les seuls, outre la Norvège, à avoir réduit notre endettement.

Le financement de notre système social est assuré. Il pourrait l’être encore davantage en introduisant un frein à l’endettement. La compétitivité est élevée malgré le franc, et la démographie est solide grâce à l’immigration. Si nous maintenons ces fondamentaux ainsi que la libre circulation des personnes qualifiées, l’avenir de la place financière suisse est garanti.

En raison de nos relations avec la France et l’Allemagne, nous portons trop souvent des lunettes européennes plutôt que des lunettes mondiales. Mais si vous voyagez et rencontrez des Asiatiques ou des Américains, personne ne parle de la disparition de la place financière suisse. A leurs yeux, la Suisse se distingue positivement du reste de l’Europe.

– Ne craignez-vous pas que le marché européen se ferme aux tiers en raison du protectionnisme?

– Le monde a changé depuis la crise. Il n’est plus dominé par les Etats-Unis et le libre-échange. Pour un petit pays comme la Suisse, le monde est plus risqué. Il importe d’être proactif à l’égard de l’ensemble de nos partenaires, y compris en Europe et aux Etats-Unis. C’est un défi pour les entreprises autant que pour les autorités.

Certains marchés nécessitent des structures locales. Nous avons déjà effectué des investissements en Europe. Nous y sommes représentés avec des structures juridiques. Nous sommes donc prêts. C’est un thème qui touche non seulement les banques mais l’ensemble des sociétés d’exportation. J’espère que nous pourrons échapper aux pires mesures protectionnistes. Je pense à certaines propositions liées à MiFid II qui exigent qu’un service ne soit autorisé que s’il est conclu dans l’Union européenne. Ni les Américains, ni les Asiatiques ne l’accepteront.

La question nous conduit au choix des marchés sur lesquels nous voulons être actifs. Face au protectionnisme, j’espère que la raison prévaudra. Même la France et l’Allemagne profitent de la globalisation et du libre-échange.

– Pour résoudre les défis de la place financière, on parle d’une nouvelle «task force» à Berne. Qu’en pensez-vous?

– Il existe suffisamment de comités pour réfléchir aux scénarios de la place financière suisse. L’Association suisse des banquiers par exemple réalise un excellent travail à ce sujet. Nous devons maintenir la communication et le dialogue avec les autorités politiques plutôt que créer de nouvelles structures.

– Vous parlez de la confiance des clients internationaux sur la compétitivité et les fondamentaux suisses, mais peut-on être sûr de la stabilité réglementaire et fiscale suisse?

– C’est un point clé. La fiscalité n’est pas une stratégie. Nous avons besoin de règles du jeu identiques. Et nous avons surtout besoin de fiabilité et de constance pour permettre des plans d’investissement à long terme. Le processus politique ne doit pas changer les règles tous les trois mois. Nous ne devons pas défendre l’impôt libératoire et quelques mois plus tard le refuser. Cette discipline doit être partagée par les banques elles-mêmes. L’impôt libératoire résout les problèmes du passé et permet d’adopter les nouveaux standards. Il est coûteux pour certains instituts, mais il permet de tirer un trait sur le passé.

Nous devons refuser de suivre les voies qui ne sont pas adaptées aux standards internationaux. De même, nous devons aussi éviter de vouloir toujours être le meilleur élève.

– Est-ce qu’il n’y a pas une contradiction au vu des demandes fréquentes pour maintenir chaque aspect de notre souveraineté?

– Comme souvent en politique, la solution n’est pas noire ou blanche.

Nous devons défendre la concurrence fiscale, la démocratie directe et le fédéralisme. Mais la Suisse ne peut pas adopter des particularismes fiscaux indéfendables ailleurs. Nous devons trouver un compromis.

70% de ce que l’on appelle argent propre, un terme inqualifiable, s’imposera de toute manière.

– Dans le private banking, vous avez nommé un nouveau responsable pour l’Allemagne qui s’occupera aussi bien de l’offshore (transfrontalier) que du onshore. Est-ce un signe de disparition du terme offshore sur la place suisse?

– L’organisation doit s’adapter à notre choix de nous limiter à un minimum de marchés. L’évolution de l’environnement juridique conduit à effacer les différences entre offshore et onshore private banking.

Le chef du marché allemand, offshore et onshore sera donc établi en Suisse, même s’il continuera de voyager en Allemagne. Les clients sont attirés par la gestion de fortune suisse, qu’elle soit à Francfort ou en Suisse.

Nous sommes convaincus que le site de private banking suisse restera significatif à l’avenir dans un monde transfrontalier sans raison d’être fiscale. Le client sera nettement plus attentif au service, aux compétences d’investissement et à la «suissitude» que sont la qualité, la sécurité juridique, la sphère privée, la monnaie.

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